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les pop stars survivront-elles à leurs hologrammes ?

Pourquoi forcer un être humain à être un produit pop lissé quand on peut en construire un de toutes pièces qui ne bronchera jamais ?

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août 23 2018, 2:15pm
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Pour contourner l'interdiction de se rendre dans plusieurs pays et villes à cause de ses déboires judiciaires, le rappeur de Chicago Chief Keef part en tournée de Londres au Connecticut – en hologramme. Quelqu’un aura pour mission d’appuyer sur « play » et de superviser la routine préenregistrée de Chief Keef, hurlant dans son micro des paroles qui sonnent parfaitement justes, tout comme ses gestes, orchestrés des semaines en amont. Et plutôt que d’aller suer sur scène au dessous de spots aveuglants, Chief Keef pourra se reposer pépère dans son immense manoir à colonnes californien, allongé sur sa couette en plume d’oie, les grills incrustés de diamants s’enfonçant sur un cheeseburger bien garni. C’est en tous cas ce qu’on imagine.

Les hologrammes de musiciens n’ont rien de nouveau, ils appartiennent à la conscience mainstream depuis que la réincarnation numérique de Tupac est apparue sur la scène principale de Coachella en 2012. Première en son genre, l’apparition de Tupac s'est révélée décevante, montrant des courbes musculaires cartoonesques sans reproduire son fameux tatouage « Thug Life ». Mais rien n’aura empêché le buzz mondial. Durant les années qui ont suivi, Michael Jackson est devenu un hologramme, tout comme Roy Orbison, Whitney Houston et Elvis – ce dernier lors d’un concert avec Céline Dion et dans Blade Runner 2049. En 2014, Janelle Monáe et M.I.A jouaient en duo simultané à Los Angeles et New York avec des cyber copies de l’une et l’autre. Au mois de mai dernier, le lancement de la ligne de lingerie Fenty Savage a vu une projection pixelisée de Rihanna défiler en corset noir et porte jarretelles pendant que son « prototype » regardait la scène en sirotant un verre de prosecco. Dans le clip de Rita Ora pour le morceau « Girls » sorti le mois dernier, Cardi B apparaît en cyber-bombe sauce Blade Runner (encore), née d’une ligne de code verte et d’une lumière acide. La rappeuse se baisse et embrasse Rita avant de s’évaporer.

Il est clair que les hologrammes sont amenés à prendre une place de plus en plus importante dans le paysage musical. Nous avons déjà vu, dans d’autres secteurs, comment l’automatisation a pu prendre la place du travail humain – nous pouvons aujourd’hui scanner nos passeports et faire nos courses sans intervention humaine – mais il est très difficile de prévoir les conséquences qu’auront ces corps digitalisés sur l’industrie musicale.

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L’exemple de Chief Keef en tournée dans des villes dont il a été banni montre en tout cas que les hologrammes pourront servir à outrepasser les restrictions légales imposées à certains artistes. Mais historiquement, ça n’a pas toujours été le cas. En 2015, Chief Keef souhaitait que son hologramme joue en Indiana dans le cadre du concert caritatif Stop the Violence en soutien à la famille d’un enfant renversé pendant un drive-by shooting. Même si Chief Keef n’était pas présent en personne, la police a éteint la projection et empêché le concert, prétextant son grand nombre de mandats d’arrêt en affirmant que le concert présentait un « danger pour la sécurité publique ».

Pour la police, ce n’est pas seulement la présence de l’artiste qui pose problème, c'est aussi la dissémination de son image. S’ils conçoivent qu’une personne ou qu’un genre musical incite à la violence, peu importe que ce soit un hologramme ou l’artiste en chair et en os – tant que les gens sont amenés à danser sur sa musique, la police s’y refusera.

Les hologrammes posent aussi la question, toute aussi épineuse et plus morale encore, des profits générés grâce à l’image d’une personne décédée. En février, de nombreux fans ont été outrés en vue du Superbowl Halftime Show de Justin Timberlake dont la rumeur disait qu'il ferait participer un hologramme de Prince. Et ce malgré le fait que le génie de Minneapolis ait jugé que les hologrammes étaient « la chose la plus démoniaque imaginable », avant d’ajouter, « les choses sont comme elles sont, et c’est très bien comme ça. »

Pour Prince, ces images vides et virtuelles représentaient une menace à l’autonomie artistique : « Ce qu’ils ont fait avec cette chanson des Beatles [« Free As a Bird »], cette manipulation de la voix de John Lennon pour le faire chanter de sa tombe, ça ne m’arrivera jamais, disait-il. C’est pour me prémunir de ce genre de chose que je veux le contrôle artistique total. » Timberlake avait fini par annuler son projet visant à utiliser un hologramme de Prince, pour lui préférer un duo en projection 2D, qui ressemblait moins à une excuse qu'à une version pourrie de la même idée.

Mais, quand un artiste est prêt à dire adieu, est-il vraiment raisonnable de le réinvoquer en utilisant cette forme de nécromancie digitale ? De forcer son image, creuse, à jouer sans fin jusqu’à ce que sa musique soit si omniprésente qu’elle sonne comme un bruit de fond, un ringtone polyphonique ou une de ces playlists jazz qui passent dans les salles d’attente des dentistes ?

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Que se passerait-il si quelqu’un en venait à réincarner Bowie en hologramme ? Son dernier album, Blackstar, était une lettre d’adieu incroyablement chorégraphiée, emplie de référence à sa propre mortalité. Aimerait-il être arraché de son silence, jeté sur une scène et forcé à chanter « ch-ch-ch-ch-changes » pour l’éternité ?

Le dernier des dilemmes soulevés par les hologrammes : ils pourraient commencer à absorber, voire à remplacer, les pop stars humaines sur le marché. Ils ont en tout cas la popularité pour eux. La tournée de l’hologramme de Roy Obison s’est vendue à une vitesse ahurissante, malgré le coût des billets, 60$ en moyenne. Le prix du concert de Chief Keef avoisine quant à lui les 100$ et la réincarnation numérique de Tupac reste l’un de moments les plus marquants de l’histoire de la pop culture. Encore aujourd’hui, de nombreuses vidéos décortiquent l’événement pour comprendre comment les ingénieurs ont rendu possible une telle prouesse.

Et, vu l’augmentation du nombre de pop stars qui autotunent leur voix en live et utilisent des filtres ou des applications pour se créer de parfaits avatars, une évolution vers l'automatisation totale fait sens. Les hologrammes n’ont pas de sentiments, donc ils ne se plaindront pas d’être fatigués ou d’avoir faim ; ils n’annuleront pas leurs concerts à cause d’une grossesse ; ils ne prendront jamais de drogue et n’auront pas besoin d’aller en détox. Pourquoi forcer un être humain à être un produit pop lissé, parfait pour sa bande de PR quand on peut en construire un de toutes pièces qui ne bronchera jamais ?

Combien de fois allons-nous devoir entendre Grimes se plaindre d’être liée à « un label de merde », ou Chance the Rapper dire « If one more label try to stop me / It’s gon’ be some dread head niggas in ya lobby, » pour comprendre qu’il existe un conflit profond entre les envies de bénéfices des exécutifs de l’industrie musicale et la manière dont les musiciens veulent exercer leur art ?

Si la plupart des hologrammes sont basés sur des humains bien réels, le Japon a quant à lui sa propre pop star post-humaine, Hatsune Miku. Cette animation est capable de générer une voix sucrée à partir de mélodies et de paroles programmées via un logiciel. Miku n’a peut-être pas de pouls, mais elle a des fans loyaux qui viennent secouer des bâtons lumineux en masse devant leur icône et ses couettes virevoltantes. Miku a un succès mainstream considérable : elle a assuré la première partie de la tournée ARTPOP Ball de Lady Gaga, a eu sa propre tournée, MIKU EXPO, en Indonésie et aux États-Unis, a été remixée par Pharrell Williams et a joué à la télé américaine en live, sur le plateau du légendaire Late Show with David Letterman.

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Alors que nous sommes de plus en plus à l’aise avec les apparitions de ces « machines », que nous suivons des influenceurs en images de synthèse et que nous transformons nos visages à coups de filtre chien, on peut se demander combien de temps mettront ces belles projections d’artistes à gagner des Grammy Awards et inonder les charts internationaux. Si les labels parviennent à entretenir des hologrammes comme des automates de marques dont les refrains catchy nous collent aux neurones, ils n’auront alors aucun pourcentage des ventes à reverser aux artistes. Pourquoi les labels auraient encore besoin de se coltiner un humain respirant et transpirant quand ils peuvent designer une projection étincelante qui dansera et chantera mieux que tout être vivant ?

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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