Publicité

mais comment les crocs ont-elles réussi à s'imposer dans la mode ?

Déjà 16 ans d'existence... Longue (et moche) vie aux Crocs.

|
août 30 2018, 10:58am

Photography Mitchell Sams.

Publicité

C’est dur à croire, mais quand elles ont été initialement lancées en 2002, les Crocs n’aspiraient qu’à devenir d’humbles chaussures utilitaires, secondaires. Mais pendant les 16 ans qui ont suivi, ces increvables sont devenues les indispensables des cuistots, des bébés, des staffs hospitaliers, de votre père et, plus récemment, de la mode. Notre amour pour les Crocs a grandi de manière tellement significative qu’on a le sentiment aujourd’hui, malgré leur esthétique douteuse (elles sont moches, c’est indéniable), qu’elles sont là, bien là et pour longtemps. En gros : à défaut de réellement les aimer, nous sommes totalement obsédés par les Crocs.

Nous en sommes tellement obsédés, collectivement, qu’il paraîtrait que la compagnie qui les produit est plus lucrative que le Bitcoin. Le journaliste du New York Times Jack Nicas a partagé sur Twitter un graphique mettant en parallèle l’évolution du prix des Crocs et celui de la cryptomonnaie sur l’année passée. Il en ressort que, même s’il est vrai que la valeur du bitcoin est montée plus haut que celle des Crocs en 2017 – allant jusqu’à augmenter de 300% – les Crocs s’avèrent être un meilleur investissement sur le long terme, leur valeur ayant doublé ces 12 derniers mois. « Chapeau au cordonnier plastique qui a prévu ce coup ! » écrivait Jack.

En 2016, les Crocs faisaient leur entrée officielle dans le monde de la mode, en s’invitant pour la première fois sur le défilé printemps/été 2017 de Christopher Kane. Résultat d’une collaboration, les Crocs brillantes et incrustées de géodes ont immédiatement divisé l’opinion. Les chaussures ont été si controversées que le designer s’est trouvé obligé de faire une déclaration pour les défendre. « Les Crocs sont super. Je les aime, écrivait-il sans détour. Je me fiche de ce que les autres pensent. Personne n’a le droit de dire ce qui est bon ou mauvais, à part Dieu. Si vous n’êtes pas Dieu, fermez-la. »

Publicité

« Je me doutais que les gens réagiraient de cette manière, continuait-il. Mais mon but n’était pas de créer la controverse. Clairement, beaucoup de gens aiment ces chaussures, et je voulais toucher une clientèle différente. Je voulais inclure le plus de gens possible, éviter d’être snob. »

Rejoignant le combat contre le snobisme de la mode, la collection automne/hiver 2017 de Demna Gvasalia pour Balenciaga présentait des Crocs ornées à plateforme. Bien évidemment, une fois de plus, le royaume d’internet et le monde de la mode ont été totalement divisés, mais la marque Crocs elle-même s’était largement impliquée dans cette collaboration. « Notre équipe a adoré travailler avec Balenciaga, expliquait Michelle Poole, la Vice-Présidente, à l’époque. Quand Balenciaga nous a approchés, nous étions charmés par le fait de pouvoir repousser les limites de notre design et repenser la chaussure pour créer quelque chose de nouveau ensemble. » Ce qu’ils ont créé ensemble restera clairement comme l'acmé de l’anti-esthétique moche et cool propre aux Crocs.

La mode n’est pas la seule à s’être énamouré des Crocs. Un récent rapport d'eBay a dévoilé que, sur l’unique mois d’avril dernier, il y avait eu 25 000 recherches de Crocs sur le site, et 15 000 ventes. Ce qui équivaut en moyenne à 20 paires par heure. Ce qui est, il faut le dire, un nombre un peu trop ahurissant de Crocs. Loin d’être une pièce inaccessible et importable réservée aux blogueurs de mode, les Crocs sont les chaussures de monsieur tout le monde. Elles sont pareillement valables sur les podiums de la mode et sur le sofa du salon. Elles sont tellement appréciées que, lorsque la compagnie a décidé de fermer sa dernière manufacture en Italie, les réseaux sociaux sont entrés dans une rage et une tristesse infinies, partageant leur peine de cœur : « SAUVEZ NOS CROCS, » écrivait alors un fan, quand un autre tweetait : « Je sais maintenant ce que veut dire avoir le cœur brisé. » Le backlash fut si féroce que Crocs a été forcé de se justifier dans une déclaration officielle, précisant que la compagnie ne fermait pas vraiment mais qu’elle ne faisait que « moderniser » son processus de fabrication. « Rassurez-vous, #CrocNation. Notre futur est plus prometteur que jamais, » assurait l’entreprise à tous ses fans dévoués.

Le futur n’a pas toujours été si prometteur. Pendant leurs premières années, les Crocs étaient tout simplement détestées. En 2006, quatre ans après le lancement de la compagnie, un article du Washington Post comparait les chaussures à de la « vermine », des pièces « hideuses ». Un an plus tard Maxim classait les Crocs à la 6 ème position de 10 pires choses qu’il soit arrivé à l’homme en 2007 et en 2010, le Time les listait dans les 50 pires inventions de tous les temps. Sur Facebook, un groupe appelé « Je m’en fous que les Crocs soient confortables, tu a l’air d’un con » amassait 1,2 million de fans. Alors comment l’image des Crocs a-t-elle pu changer de manière si drastique ? Comment les Crocs sont passées des chaussures les plus détestées du monde à un véritable must have de la mode ?

Publicité

On peut expliquer par un adoubement – à la fois par des maisons et par des célébrités. Alors qu’elles ont été vilipendées sur les réseaux sociaux, Christopher Kane et Balenciaga ont fait passer les Crocs du statut de chaussures moches et confortables à celle de chères et à la mode. Avant leur collaboration avec la claquette polémique, les Crocs apparaissent aux pieds des riches et des puissants. On les voit notamment sur George W. Bush, Michelle Obama et Prince George, le dernier faisant augmenter les recherches de ladite chaussure de 1500% sur Amazon, un phénomène que la postérité désignera sous le nom d’« effet Prince Georges ». Le retour de la Croc a certainement à voir avec la fin de notre nostalgie pour les années 90. Il s’agit de la dernière tendance douteuse des années 2000 à faire un retour anti-esthétique, après le retour des survêtements Juicy Couture sur les podiums de la Fashion Week de New York et la réinvention par Jeremy Scott de la chaussure ultime des cool girls des années 2000, la botte Ugg.

Mais au-delà des adoubements et de la nostalgie, je pense sincèrement que nous sommes les seuls à blâmer pour l’histoire d’amour qu’entretient actuellement le monde avec les Crocs. C’est de notre faute. Nous avons réagi si viscéralement à leur arrivée, nous leur avons réservé un opprobre publique si intense, qu’une fois le balancier loin dans cette direction, il n’avait nulle part où aller que dans le sens totalement inverse. Nous avons tellement détesté les Crocs qu’arrivés à un certain point de bascule, nous ne pouvions faire autre chose que les aimer à la folie.

C'était inévitable.


Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

more from i-D