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libre et insolente, la jeunesse queer force les portes du cinéma français

i-D a passé un après-midi d’été avec les seconds rôles du film « Un couteau dans le cœur ». Entre deux photos, ils nous ont parlé de cinéma, de fête et de marginalité.

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juil. 17 2018, 12:33pm

Photographie Raffaele Cariou

Si chaque instant de la journée se prête à la rencontre, le cinéma de Yann Gonzalez scelle les pactes noués la nuit. Dans Un couteau dans le cœur - long-métrage présenté en compétition officielle au festival de Cannes – le réalisateur des Rencontres d’Après Minuit célèbre une dimension parallèle où même si tout paraît plus libre, l’amour blesse toujours autant. Thomas, Dourane, Félix, Naëlle, Thibault, Simon et Bastien appartiennent à la constellation de seconds rôles du film qui assistent, impuissants, à la combustion des sentiments qui ont un jour rassemblé Anne (Vanessa Paradis) et Loïs (Kate Moran). Sur fond de pornos gays artisanaux, d’amour à vif et de meurtres sanglants, ils forment une bande qui préfère vivre l'identité comme une expérience faite d'extravagance, de passion et d’insaisissable plutôt que de chercher à la définir. À travers eux, c’est toute la permissivité de l’univers de Yann Gonzalez qui se lit – un monde accueillant offrant à chacun la possibilité d’exister au plus près des autres et de soi. Le temps d'un après-midi d'été, i-D les a rencontrés.

Bastien Waultier, 21 ans

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Comment as-tu rencontré Yann ?
Au Club 56, à une soirée complètement random à laquelle j’avais pas du tout prévu d'aller. C'est un tout petit club dans le 11ème, pas loin de chez moi. Yann est venu vers moi, s'est présenté et m'a dit qu'il avait réalisé Les Rencontres d'Après Minuit. C'est un film qui m'a bouleversé quand je l'ai vu au cinéma. On s'est échangé nos numéros avant de se revoir le surlendemain pour boire un café. Il m'a fait le topo du rôle auquel il pensait pour moi. J'ai tout de suite accepté parce que c'était lui. C'était une vraie rencontre d'après minuit !

Qu'est-ce que cette expérience de cinéma a déclenché chez toi ?
Une envie de continuer mais peut-être pas à tout prix. Si j'ai accepté pour Yann c'est parce que je connaissais son travail. C’est une proposition rare : il y a toute une partie du cinéma que je ne regarde même pas, notamment les films qui sont faits avec énormément d'images de synthèse, dans lesquels je ne me vois absolument pas jouer. Le cinéma qui me touche est beaucoup plus artisanal, plus indépendant et tourné vers des thématiques fortes. Le fait que le travail de Yann touche à la notion de queer m’intéressait beaucoup.

Qu’est-ce qui te touche dans cette notion de queer ?
Ce qui m'intéresse, c'est qu’elle permet de mettre en lumière des personnes qui pourraient être jugées comme marginales. Tout dépend toujours du point de vue depuis lequel on considère la marge. Si tu retournes la situation, ce sont les personnes queer qui peuvent considérer les personnes hétéronormées comme marginales : c’est ce que fait le film de Yann et je trouve ça assez beau. Ça permet à des gens qui n'ont pas l'habitude de fréquenter ces milieux de prendre conscience que ces personnes existent.

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Que t’inspire le fait que le film ait été présenté en Compétition Officielle à Cannes ?
C'est un boom politique incroyable ! Pouvoir être vu par autant de personnes donne au film une crédibilité supplémentaire, ça lui permet de percer les milieux et d’exister ailleurs que dans une sélection parallèle. Le cinéma est la première forme d'art à laquelle on est confronté, il impacte donc forcément les mentalités et les consciences collectives.

Tu as rencontré Yann en club. Quelle place occupe la fête dans ta vie ?
La fête m'a libéré sur beaucoup de choses. Je traîne évidemment pas mal dans les soirées queer et ça m'a énormément rassuré au départ sur mon identité, sur ma sexualité. Je vois la fête comme un moyen de se libérer, d'oublier et de se créer une nouvelle réalité pendant un temps donné. Une espèce de nouveau monde - heureusement éphémère parce que c'est pas un monde viable - qui a quelque chose de très superficiel mais aussi de très beau et qui peut se révéler bénéfique. C’est aussi un endroit qui permet de prendre de la distance par rapport au monde dans lequel on vit, de relativiser. Je pense que si tout le monde prenait le temps de faire un petit peu la fête, les gens seraient moins tristes.

Thibault Servière, 22 ans

Peux-tu te présenter ?
Je termine tout juste le conservatoire du 16ème après 4 ans de formation pratique. J’ai fait du trapèze fixe pendant dix ans, ce qui est assez rare pour un garçon, c'est plutôt un agrès féminin. Je me suis d’abord mis au théâtre pour compléter ma formation circassienne et en fait, j’ai eu un vrai déclic pour le jeu.

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Comment t'es-tu retrouvé sur ce film ?
J'ai d’abord passé un casting pour le rôle de Valentin – l'un des garçons du film – et quand je suis arrivé j'ai défait mon chignon. À l'époque, j'avais les cheveux jusqu'aux épaules. La directrice de casting m’a conseillé de dire que je passais aussi le casting pour le rôle de Mysia. J'ai donc appris le texte en 15 minutes et on m’a rappelé en me demandant de revenir habillé en robe. Une fois ce nouvel essai passé, alors que je me rhabille en jean basket, je croise Yann qui me demande à quelle heure je suis censé passer : il ne m'avait pas reconnu !

Comment as-tu vécu le fait de te travestir ?
Je trouvais ça intéressant au niveau de la construction du personnage. C'était pas facile parce que ça prenait le pas sur mon quotidien : on m'appelait souvent madame. Je me suis pas mal renseigné au sujet de la transidentité, de la prostitution aussi. Pourquoi fait-on ce métier par choix ? Qu'est-ce que la féminité ? Je ne voulais pas truquer une féminité ou un imaginaire. En fait, j'ai essayé de faire vivre ma féminité d'homme plutôt que d'en inventer une. Pour un premier rôle, c'était particulièrement intéressant d’être face à une transformation aussi importante.

Comment avez-vous créé cette énergie communautaire ?
C'était très naturel. Il y a eu un pré-tournage à Tours pour l’un des inserts porno poétiques du film. J'ai eu une première scène additionnelle qui n'était pas prévue. Quand on m'a dit que j'allais me faire prendre par Félix Maritaud en priant la Vierge Marie, j'ai d'abord cru à une blague. Mais la bienveillance incroyable de Yann nous a tous mis à l'aise. C'est un film de famille, un film d'équipe. À Cannes, on devait être 45 au total, du premier au dernier rôle, avec tous les chefs de poste.

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Les scènes de nuit sont très présentes dans le film. Quel rapport tu entretiens à la fête, toi ?
Je suis un peu un vampire ! Je me sens fatigué toute la journée et dès qu'il fait nuit je retrouve de l'énergie. J'aime beaucoup la fête, la musique. Mes copains m'en veulent parce que quand on sort, ils me perdent souvent. Certains ont arrêté de me chercher et me laissent naviguer ! En règle générale, je suis souvent le dernier parti. J'aime cette idée que quand je sors, je sors vraiment - si je suis mitigé je préfère ne pas sortir du tout. J’aime bien les extrêmes.

Où est-ce que tu sors ?
J'arrive à sortir dans des univers très différents. J'aime beaucoup les contrastes : je me sens autant à l'aise dans des boîtes sur les Champs à danser sur de la musique commerciale que dans des lieux plus underground où on écoute de la techno. Si je devais résumer, je dirais que je peux commencer dans un endroit plutôt chic style le Carmen à Pigalle et finir ensuite Chez Carmen, en after sur les Grands Boulevards. Quand les gens sont là pour s'amuser, ce qui nous lie, peu importe l'endroit, c'est l'idée de la fête. Mais je crois que je préfère quand même les soirées en baskets qu’en mocassins.

Felix Maritaud, 25 ans

Comment te présenterais-tu ?
Je fais l'acteur parce qu'on me demande de le faire. J'ai une volonté de vivre des aventures en tant qu'acteur mais je pense pas que je sois comédien. Je sais pas me qualifier autrement qu'en tant qu'être vivant.

Comment t'es-tu retrouvé sur Un couteau dans le cœur ?
Yann m'a casté au moment où je jouais dans 120 BPM, il m'a proposé une petite scène dans son magnifique court-métrage Les îles. C'est un réalisateur avec qui j'ai une relation vraiment particulière : l'amour qu'on se porte va au-delà du fait qu'on est capable de bosser ensemble. Il y a une affinité poétique très franche entre nous. Quand il m'a demandé de faire son long, j'ai tout de suite dit oui, sans même lire le scénario.

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Qu'est-ce qui te plaît dans son cinéma ?
C'est un cinéma avec beaucoup de bienveillance et de contemplation. J'ai vu Un couteau dans le cœur pour la deuxième fois et il me semble que même si on ne sait jamais vraiment qui sont les personnages, on les aime au premier coup d'œil. J'aime cette espèce d'amour inconditionnel. Je trouve ça important que des gens fassent des films comme celui-là, hors des films d'auteur politiques et sociaux qu’on retrouve beaucoup en France.

Tu te sens appartenir à un mouvement qui questionne ces carcans ?
Je sais pas parce que Campillo [réalisateur de 120 Battements par minute NDLR] est quelqu'un de très classique dans son cinéma. Mais il est très honnête et cette honnêteté-là m'attire. Je veux bien participer à un film qui dit une chose avec laquelle je suis pas forcément d'accord tant que cette honnêteté-là est indéfectible. Je sais pas à quoi j'appartiens dans le cinéma français mais j'aime l'idée d'avancer, de proposer des choses. Comme j'avais pas prévu de faire ça, j'ai une grande candeur de cinéma : je découvre tout le temps.

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À l’écran, vous formez une bande qui vit beaucoup la nuit. Quel est ton rapport à la fête ?
C'est assez transitionnel. La nuit est un espace surnaturel : toute la nature est régie par le cycle solaire, de tes intestins jusqu'à la plante qui pousse dans ton jardin. J'ai l'impression que pendant la nuit, il y a quelque chose qui va au-delà de la nature – peut-être que dans l'émotion, dans l'intensité ça développe des trucs un peu forts. Cette idée de communion païenne dans la nuit sur un son techno m'a longtemps touché. Aujourd'hui, ça évolue. Je vieillis, la fête m’apparaît de plus en plus comme quelque chose d'assez individuel : tout le monde est face au Dj, les gens ne dansent pas les uns avec les autres. Il y a une espèce de chorégraphie dirigée de la danse club qui laisse très peu d'espace pour l'expression. Avec un peu de recul, je vois cette masse de corps qui dépensent de l’énergie pour du rien, qui ne construisent pas et qui détruisent aussi – parce que c'est très fatigant de faire la fête – tout ça a tendance à ne pas me rassurer.

Le film se déroule en 1979 mais les personnages semblent évoluer dans des lieux de grande liberté. As-tu le sentiment de retrouver des endroits où règne cet anticonformisme ?
À l'époque, il n'y avait pas autant de répression sur la fête, sur la nuit, sur les usagers de drogue. C'est très compliqué de se sentir libre aujourd'hui en soirée alors que t'as 4 vigiles qui sont aux aguets du moindre pétard que tu vas rouler. Je suis entouré d'artistes et de gens anticonformistes donc oui, je connais des espaces. Après, je crois que t’es plus dans la conformité à partir du moment où tu établis le fait qu'il existe une conformité. Les gens qui sont conformistes n'ont même pas conscience de la norme. C'est dur d'être conformiste à cette époque.

Ce que tu dis, c’est que c’est depuis la marge que la normalité se définit le plus clairement ?
Oui, mais je trouve qu’il y a aussi une normalité de la marge, notamment dans la scène club parisienne. Il y a une espèce de normalité à passer des week-ends entiers à clubber. Quand tu instaures une norme dans quelque chose qui est marginal, tu crées une contre-norme qui alimente la norme actuelle. Donc je crois qu’à part être un ermite, t'es toujours en train de faire fonctionner la norme. Il faut faire attention quand on parle de marginalité : les punks à chiens servent autant le système que les traders. Si tu te places contre le système, tu te lies forcément à lui. Alors que si tu te places juste en toi, t'as aucun lien avec rien et t'es dans de l'intégrité.

Thomas Ducasse, 27 ans

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Peux-tu te présenter ?
Je m'appelle Thomas Ducasse, j'ai 27 ans. J'ai fait des études de théâtre, j’ai arrêté l'année dernière et l'idée maintenant, c'est de faire un peu de jeu.

Comment as-tu rencontré Yann ?
C'était un moment un peu particulier dans ma vie. Je ne faisais pas trop attention aux castings mais je recevais des annonces via internet. Je suis tombé sur une annonce, pour Les îles, je correspondais au profil et sans en savoir plus, j'ai appelé. L'audition s'est très bien passée, j’en garde le souvenir d’un beau moment. On est restés en contact depuis.

Tu connaissais son cinéma avant de le rencontrer ?
Non pas du tout.

Qu'est-ce qu'il t'inspire ? Comment tu le définirais ?
C'est une grande question. Le cinéma de Yann est un cinéma très singulier, autant dans la manière que dans les thèmes abordés...

Un couteau dans le cœur a été sélectionné à Cannes. Est-ce que ça représentait quelque chose pour toi, cette idée du festival de Cannes ?
Pas tellement, je ne m'en rendais pas compte ! C'est quand le film est sorti que j'ai réalisé que c'était une grande nouvelle. Mais c'était un bonheur pour tout le monde.

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J'aimerais bien revenir sur l'idée de la nuit, dont le rapport est très cathartique dans le film. Quel rapport tu entretiens à la nuit, à la fête, toi ?
Je pense que j'aime la nuit comme j'aime le jour. Je ne fais rien... Je fais des choses le jour comme la nuit. Des choses assez normales : parfois la fête, parfois pas. Parfois de la vraie fête : quand on danse, c'est signe que quelque chose lâche, qu'il y a une jouissance. Mais ce n'est pas toujours le cas, c'est pas facile. Quand je ne sais pas quoi dire, j’aime bien faire appel aux mots des autres, là je pense à cette citation : « le ciel est de cuivre, sans lueur aucune, on croirait voir vivre et mourir la Lune. » Ça vient d’un poème de Verlaine que j'ai un jour entendu par ma grand-mère, d'une façon très belle. Je trouve que ça résume bien la nuit.

Le film se passe dans les années 1970. On sent qu'il y a un anticonformisme, une liberté très forte chez ces personnages. Tu as l'impression que c'est une époque plus libre que la nôtre ?
Je ne la connais pas bien. Après, tu parles d'anticonformisme, on en retrouve dans la singularité des films de Yann. Mais je ne sais pas si on arrive facilement à être libre aujourd'hui. Même dans le film, je pense que c'est plus complexe que ça. On a tous quelque chose du « clochard céleste ». C'est ce qu'on disait des écrivains de la beat generation : ils inventaient autre chose, ils étaient en dehors des clous mais en même temps, ils avaient une grande fragilité.

Toi, est-ce que tu arrives à te sentir libre aujourd'hui ?
C'est compliqué. On est aliénés, pas seulement du corps mais aussi de la pensée. Peut-être que la différence des films de Yann contribue à changer ça.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?
D'être plus libre avec le monde. Et que la société change. Pour en revenir à l'univers de Yann, il y a cet autre vers : « Je voudrais éprouver une ardeur infinie. » Il faut être libre malgré ce que la société fait de la jouissance, du désir et de la joie.

Dourane Fall, 23 ans

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Comment t'es-tu retrouvé sur ce film ?
J’avais passé un casting pour le court-métrage Les îles. Yann m’avait demandé de choisir un son et de faire un truc devant la caméra mais j'étais hyper gêné et franchement, je pense que c’était une vraie catastrophe. Je n'ai évidemment pas eu ce casting mais il m'a rappelé quelques mois plus tard pour passer celui d'Un couteau dans le cœur.

Tu connaissais son cinéma ?
Pas du tout. J'ai d’abord vu Les îles qui m'a beaucoup marqué. Ce qui me plaît, c'est que le cinéma de Yann est très esthétique : c'est déjà une manière de dire des choses. J'aime l’universalité avec laquelle la sexualité est montrée au public. Quand je dis universelle, je veux dire qu'on sort des carcans de la pornographie et de toutes les dérives qui nous conditionnent. C’est quelque chose de nouveau pour moi que d’observer IRL ou à l’écran des corps brûlés, meurtris, mutilés s’adonner au plaisir sauvage qu’est le sexe. Merci Yann de nous offrir une vitrine plus ouverte aux réalités des sexualités au 21ème siècle, loin de cette vision lisse et aseptisée qui nous formate.

Qu'as-tu pensé du film ?
J’ai adoré, même si je déteste me voir à l’écran. J’ai peu de références de cinéma et pourtant, j'ai ressenti énormément de choses. On peut être très touché par les situations du film sans verser dans le mélodrame américain. Il y a un kitsch français, à la limite du mauvais goût, qui a quelque chose de très beau.

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C'est quelque chose qui t'intéresse le mauvais goût ?
C’est une idée que j’aime explorer dans mon travail de styliste : je sais que j'ai un très bon goût donc si quelque chose a réussi à me plaire, tout le monde doit pouvoir trouver ça beau ! Peu importe la façon dont tu es habillé, si ça te plaît et que t'as envie de te présenter comme ça, ça se ressent - et moi je suis obligé d'aimer ! Tu vois vite les gens pour qui c'est un choix et ceux qui se contentent de suivre. C'est ce qui me touche dans l'esthétique : la sincérité des gens.

L’univers de Yann Gonzalez est souvent qualifié de « queer ». Qu'est-ce que ce mot t'évoque ?
J'ai pas du tout été baigné dans une culture queer, donc j'ai envie de dire que je sais pas vraiment ce que c'est. Mais j'ai grandi entouré de femmes et de personnes homosexuelles, ce qui m'a sans doute sauvé du schéma hétéro normatif ambiant. Je capte qu'apparemment je suis queer mais en vrai je sais pas ce que ça veut dire. Que je couche avec des garçons ? Que j'appartiens à un certain mouvement culturel ? C'est pas pour ça que je le fais. J'ai vécu queer toute ma vie sans forcément le revendiquer et je me rends compte que c'est dû au fait que ce mot ne rend pas compte de ma construction en tant que personne racisée. Comme beaucoup d'autres je pense, il m'est arrivé de me sentir forcé d'adhérer à cette imagerie pour pouvoir m'épanouir dans mon identité.

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Le film célèbre l’anticonformisme du monde de la nuit. Quel est ton lien à la fête ?
Pour moi, la fête, c'est d’abord la musique. Un jour, alors que j’étais encore au lycée, je suis allé au Rex avec un copain et j’ai vu les gens danser, pas parce qu'ils voulaient se montrer aux autres, mais juste parce qu'ils voulaient être eux-mêmes. C’est à ce moment-là que j'ai compris à quel point c'était bien quand le rapport à la musique et à la danse était sincère. C'est pour ça que j'aime autant sortir : j'ai une petite relation avec la musique - elle et moi on se drague et c'est vraiment jouissif.

Tu la perçois comment la nuit parisienne en ce moment ?
J’ai l’impression qu’à un moment, ça semblait très contre-culture et underground d'aller faire la fête dans des hangars. Mais c'est finalement assez élitiste. J'aime être surpris, retrouver des sons à l'ancienne, d'un coup ça réunit ! Beaucoup de gens ont tendance à penser que la fête safe, c'est se retrouver entouré de gens drogués ou complètement à poil et pouvoir faire ce que tu veux. En fait non ! Les gens se laissent faire des G-Hole dans des boîtes, et se mettent plus à poil pour se montrer que parce qu'ils ont chaud. Je pense qu'on a plein d'autres moyens de s'exprimer.

Tu sors où ?
À des soirées de copains, mais un peu moins qu'avant. J'ai beaucoup fait les trucs underground sans fenêtres, maintenant je vais plutôt dans des bars où des potes travaillent et dans des soirées open air. Et j'organise aussi des soirées qui s’appellent les « Chkoun Is It ». Ça se passe au Consulat, il y a du live, des Dj sets inspirés par la musique orientale. C’est pour tout le monde, tous les âges et les gens dansent !

Naelle Dariya, 31 ans

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Quelle était ton expérience de cinéma avant Un couteau dans le cœur ?
J'ai joué dans plusieurs courts-métrages et j'ai eu un petit rôle dans 120 Battements par minute, le film de Robin Campillo. J'ai eu beaucoup de chance puisque le film a lui aussi été présenté en compétition à Cannes. Là, je sors d'une formation intensive à l'École du jeu et ça fait quelques années que je fais du théâtre. C'est un endroit où je me sens bien.

Tu organises des soirées à Paris, les Shemale Trouble. Quel est ton lien à la nuit ?
Quand tu es transgenre, c’est plus facile de vivre la nuit : il y a plus de tolérance, tout est beaucoup plus permissif. La nuit peut te permettre de construire ton cercle d'amis, tes relations sociales. Notre communauté fait beaucoup la fête : il faut bien oublier la violence qu'on se prend dans la gueule toute la journée depuis l'école maternelle ! Quand tu vois qu’aujourd’hui, des familles entières sont capables de venir à Paris en bus pour manifester contre le mariage pour tous ou la PMA, tu te dis que nous vivons encore dans une période assez violente. Sortir faire la fête, c'est donc un vrai exutoire.

Le mot queer rassemble de plus en plus d’identités et de sexualités. Qu’est-ce qu’il t’évoque ?
C'est un mot qui m'évoque l'affranchissement des règles sociales, le renversement des schémas et la mise en beauté de choses qui pourraient être jugées comme anormales. Le queer, c'est sublimer le marginal.

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C'est important pour toi de porter cette marginalité à l'écran ?
Bien sûr. Il faut porter un autre regard sur les minorités – ce que fait très bien Yann. Il arrive à sublimer des marginaux, à renverser des schémas de pouvoir. Dans le film, Anne est productrice de porno alors qu’on associe généralement ce rôle à des hommes à moitié mafieux. Là, on voit une femme dire à des hommes, « fous-toi à poil, c'est moi la chef ». C’est un vrai renversement des clichés.

Aujourd'hui, tu as le sentiment que c'est facile d'être libre dans sa sexualité, dans son identité ?
Oui, mais ça l'est toujours en marge de la société. Quand tu choisis d’aller au bout de tes choix, tu t’exposes forcément à la précarité, tu as accès à moins de lieux simplement parce que tu es toi-même et que tu ne te soumets pas à la dictature du patriarcat. Parce qu'on te ferme forcément des portes : tu n'as pas accès à tous les métiers.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?
Des vrais rôles au cinéma, ce serait cool. La communauté trans est trop souvent cantonnée à des rôles secondaires ou alors, ils sont donnés à des personnes cisgenres. Ça m'a beaucoup manqué de pouvoir m’identifier à des personnages trans, je pense qu'on a besoin d'identification dès le plus jeune âge pour comprendre qui on est, savoir que la transidentité existe et qu’on n’est pas seuls.

Tu as des projets en cours ?
Je serai au théâtre à partir de septembre dans une fable érotique qui sera jouée à Paris dans des appartements de luxe. Et j’ai un des rôles principaux du prochain court d’Alexis Langlois, un jeune cinéaste génial qui fait des films queer. C'est un revenge movie où une bande de copines trans imaginent comment se venger des agressions qu’elles ont subies. On tourne à l'automne !

Simon Thiébaut, 31 ans

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Comment as-tu rencontré Yann ?
Il y a assez longtemps, fin 2015 exactement. Il était venu à la première soirée ParkingStone que j'avais organisée à la Jarry à Vincennes. Nous ne nous étions encore jamais parlé à ce moment-là, juste croisés, mais il était accompagné de sa casteuse, pour chercher d'éventuelles comédiennes et comédiens pour ses futurs projets tout en profitant de la fête. Dès la seconde soirée, nous étions directement en contact. Suite à ça, nous sommes devenus amis. Il m'a d'abord fait jouer dans Les îles en 2017 avant de me donner le rôle de Dominique dans Un couteau dans le cœur.

Connaissais-tu son cinéma avant de travailler avec lui ?
Comme tout le monde je suppose. J'avais adoré Les Rencontres d'Après Minuit. Mais je ne connaissais rien de plus. Par la suite je me suis intéressée au reste de sa carrière et à ses courts-métrages.

Qu'est-ce que cette expérience de cinéma a changé pour toi ? Ça t'a donné envie de continuer ?
Bien évidemment ! Je n'avais jamais fait de théâtre, de comédie ni quoi que ce soit dans le domaine. Ce milieu m'était totalement inconnu. Mais interpréter des rôles quasi sur-mesure dont seul Yann a le secret, ça ne donne envie que d'une chose : continuer. Je n'envisage pas nécessairement une future carrière d'actrice, mais qui sait ?

Le film a été présenté en compétition officielle à Cannes. Qu'est-ce que ça représente pour toi ?
Un grand pas pour le cinéma français. Une bouffée d'air frais. Il s'est retrouvé en compétition officielle aux côtés de réalisateurs français tels que Godard ou Honoré. Je suis très fière de Yann. Ce film est un véritable ovni, je ne suis pas étonnée que les critiques fusent aussi bien de manière acerbe que passionnée. Il s'agit d'un film résolument queer dans un paysage hétéronormé, nous sommes plus que ravis qu'il ait cette visibilité ! Et puis les hommages explicites par dizaines font d' Un couteau dans le cœur une véritable déclaration d'amour. N’est-ce pas ce qui nous tient en vie ?

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Quel regard portes-tu sur le cinéma français aujourd'hui ?
J'ai tendance à être plus intéressée par le cinéma indépendant et/ou étranger étendu des années 1970 aux années 2000 mais de grands réalisateurs tels que Kechiche, Claire Denis, Mandico, Bruno Dumont ou Catherine Breillat me font beaucoup de bien par exemple. Haneke ça compte ? J'estime que le cinéma du « réel » et/ou le fait de mettre en lumière les minorités, la condition humaine est plus que primordial dans notre contexte socio-politique actuel. Comme dans les autres pays d'ailleurs. Nous avons certes moins de place pour le fantasme, le rêve et le désir, mais il est nécessaire d'informer. Ces deux points combinés se retrouvent dans le cinéma de Yann ou encore à l'étranger, celui de Joгo Pedro Rodrigues ou Korine, etc. De manière plus globale, le cinéma français aujourd'hui... pfffffff.

On emploie volontiers le mot queer pour évoquer le cinéma de Yann. Qu'est-ce que ce terme t'évoque ?
C'est un terme, une « catégorie » qui permet de distinguer certains réalisateurs depuis les années 1970 avec Waters ou Araki mais qui me semble quand même assez réducteur. C'est un cinéma avec des « codes », des réflexes, des interprétations. Mais il s'agit aussi d'un cinéma qui s'affranchit de l'étiquetage des genres, qui montre la sexualité autrement et qui rend compte du conditionnement de notre société jusque dans ses marges. Le mot Queer représente pour le cis-monde tout ce qui est étrange, peu commun et non-conventionnel, non ? Pourquoi pas...

À quel point te sens-tu liée à l'idée de communauté queer ?
Y a-t-il un baromètre ou quelque chose ? Je dirais 8,5/10.

Le film se déroule en 1979. Quel rapport entretiens-tu avec cette période ?
Yann était à peine né. Moi pas encore. Disons un peu plus Le Tambour de Schlöndorff que Les Bronzés Font du Ski.

Tu organises des soirées. Quel est ton lien à la fête et plus largement, à la nuit ?
Je suis une personne très insomniaque. À 8-10 ans je m'enfermais dans le salon de mes parents pour regarder la télévision jusqu'à pas d'heure. J'enchaînais des films comme Possession, Welcome to the Dollhouse ou My Beautiful Laundrette avant de regarder des clips sur M6 ou du porno crypté sur Canal +. La fête est venue compléter le programme logiquement quelques années plus tard. La nuit, j'appréhende les espaces et les gens d'une manière différente et plus inspirante. Il y a quelque temps, j'ai décidé de créer mes propres soirées pour étendre cette scène nocturne queer parisienne dont je fais partie. Y participer est devenu un acte revendicatif, la démonstration de notre liberté.

Photographie : Raffaele Cariou

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