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à tbilissi, la jeunesse danse pour rester libre

Ce week-end, la jeunesse de Géorgie a organisé une rave sous les fenêtres du Parlement pour dénoncer des raids policiers dans deux clubs de Tbilisi. Après la manifestation, i-D est allé à la rencontre de ces jeunes créatifs en révolte.

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mai 17 2018, 8:09am
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Ce week-end, le parc qui fait face au parlement géorgien à Tbilisi a été le théâtre de la plus grosse rave jamais vue dans le pays. Un moment de défiance culturelle jeune et massif. La fête clandestine était d’abord une manifestation contre la violence des raids policiers à Bassiani et Cafe Gallery, les deux points névralgiques de la scène dance qui vibre à Tbilisi. Très tôt samedi matin, la police s’est engouffrée dans les deux clubs, a brièvement placé en détention des douzaines de personnes présentent et a arrêté les cofondateurs de Bassiani, Tato Getia et Zviad Gelbakhiani. Les raids ont été conduits ostensiblement et violemment parce que le gouvernement impute à Bassiani la responsabilité de cinq morts due à la drogue survenues à Tbilisi ces dernières semaines – et ce même si aucun de ces décès n’a eu lieu dans lesdits clubs.

La jeunesse géorgienne a rapidement fait valoir son droit de danser et d’être libre dans des lieux inclusifs qui ne tomberont pas si facilement. Pendant des heures, la foule dense a bougé comme une seule et même personne au rythme d’un sound system puissant, sous des tonnes métriques de fumée colorée et entre des slogans proclamant : « Nous dansons ensemble, nous nous battons ensemble » et « danse pour la liberté ».

Situé à la croisée de l’Asie et de l’Europe de l’Est, le pays a fait partie de l’Union Soviétique pour une grande majorité du 20 ème siècle, avant de vivre des années 1990 turbulentes, entre guerre civile, crise économique et invasion russe. Aujourd’hui, la Géorgie commence à émerger de sa transition complexe, et la nouvelle génération se donne les moyens d’avoir un impact nouveau sur la scène culturelle internationale.

Plusieurs talents ont déjà mis la Géorgie sur la carte culturelle mondiale, dont le directeur créatif de Vetements et Balenciaga, Demna Gvalasia, l’artiste Andro Wekua, Irakli Rusadze de Situationist ou George Keburia, dont les créations ont intégrées la garde-robe de Lady Gaga et les lunettes adorées par Rihanna et Solange. C’est sans compter sur les scènes hip-hop (avec notamment KayaKat) et techno bourgeonnantes au sein de la capitale.

i-D est allé parler avec les jeunes de Tbilisi, de liberté, de créativité et de leurs espoirs pour leur pays.

Etuna Machavariani, 25 ans, étudie et enseigne la psychiatrie
« Aujourd’hui les jeunes se sont unis parce que nos droits les plus basiques ont été piétinés. Est-ce qu’on a le droit de se sentir en sécurité dans son propre pays ? Est-ce normal d’avoir à craindre que la police jette quelqu’un à terre et le tienne à terre avec le flingue en joue ? Ce que j’ai vu en réponse à la brutalité du gouvernement, c’est l’unité d’une communauté saine, jeune et belle. Ils se sont battus avec nous et nous leur avons répondu en dansant. Au final, le gouvernement nous a abandonné, de manière beaucoup trop facile et improductive, et quand l’euphorie est retombée je me suis demandé : est-ce que tout ça était fait exprès ? Un théâtre anticipé, contrôlé pour montrer à la fois la puissance du gouvernement mais aussi sa sous-entendue bonté ? Cet arrière-goût a gâché la victoire en ce qui me concerne. Mais une chose est sûre : l’unité, la force et la volonté de la jeunesse est la seule chose qui me donne de l’espoir en cette période d’hystérie collective et d’insécurité.

C’est comme s’il y avait deux mondes séparés en Géorgie. Il y a une partie de la société qui est très ouverte d’esprit, avec des gens qui pensent le futur. Quand je discute avec eux je comprends les objectifs qu’on s’impose. Mais au quotidien j’entre aussi en contact avec la dure réalité de la majorité conservatrice. Quoi qu'il en soit, le progrès existe : il n’y a qu’à comparer ce qu’il se passait il y a 5, 10 ou 20 ans pour voir que l’on a fait du chemin. Je veux que les Géorgiens cessent de regarder la politique, la religion ou n’importe quelle autre figure d’autorité comme des modèles ; qu’ils se libèrent eux-mêmes de cette mentalité. Encore plus de raves, encore plus d’art et surtout plus d’amour. »

Giorgi Wazawski, photographe de mode et styliste
« J’étais au Cafe Gallery avec des amis et soudain des gens sont entrés, nous ont pointés leurs flingues à la figure et nous ont fait allonger face contre terre sur le dancefloor. On ne comprenait pas ce qu’il se passait. Ils ont fouillé nos poches et nos sacs, nous ne pouvions pas utiliser nos téléphones. Ça a duré presque 15 minutes, puis ils nous ont laissés partir et c’est seulement après que nous avons compris qu’ils étaient policiers. Ils ne nous avaient rien dit avant.

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Nous voulons la liberté. On ne veut pas vivre dans un pays ou la police peut venir à nous un flingue à la main, nous dire quoi faire, où aller ou de quelle manière organiser nos sorties. On veut seulement être libres, danser ensemble, s’amuser ensemble.

La scène créative de Tbilisi est incroyablement excitante aujourd’hui. Les choses bougent et changent très rapidement. Dans la mode nous avons quelques noms très cool, comme George Keburia et Gola Damian. J’adore le fait qu’ils vivent dans la même ville, sont de la même génération mais ont un style et une esthétique très différents l’un de l’autre. Je pense que, pour que les choses changent, les gens doivent être encore plus dévoués et engagés dans ce qu’ils font. Je pense vraiment que Tbilisi peut devenir une destination incontournable de la mode, mais ça ne viendra qu’avec beaucoup de travail et une implication totale. »

Louisa Chalatashvili, 30 ans, photographe
« La société géorgienne reste généralement conservatrice, mais ces 10-15 dernières années, beaucoup de choses ont changé. Les gens sont de plus en plus ouverts. Les réseaux sociaux servent de médiateur où les gens peuvent exprimer leurs opinions ou protester. C’est une manière de promouvoir et de cultiver le pluralisme. Et même la vieille génération est devenue plus tolérante à mesure qu’elle lit ou écoute des positions différentes et raisonnées. La jeune génération est clairement différente. On a une créativité très DIY, dans l’art et dans la mode. On est aussi beaucoup plus informés sur les droits de l’Homme et l’on se sent plus responsable en tant que membres de la société civile. J’aimerais que notre société devienne plus tolérante par rapport aux minorités et à tous types de différences. Face à un problème, nous ne devons pas nous brider – nous devons agir. »

Ika Jojua aka Aghnie, 34 ans, artiste sonore et visuel
« Le changement est en marche. C’est rafraîchissant de voir autant de jeunes – et aussi des gens issus des générations antérieures – se rassembler et élever la voix, se battre pour la liberté, l’égalité et la paix. C’était très galvanisant de se retrouver avec tous ces gens formidables et partager des visions, danser, faire partie d’un mouvement commun. Les jeunes veulent que ce pays s’améliore et c’est la chose la plus importante pour eux.

Pour ce qui est de la société géorgienne, je pense que certaines valeurs sont tellement ancrées chez certaines personnes qu’il est parfois inutile d’essayer d’avoir une discussion rationnelle avec elles. La société géorgienne sera progressive le jour où elle acceptera de considérer et d’adopter des idées moins traditionnelles. Beaucoup ne sont pas prêts au changement, ça leur fait peur. Nous devrions tous commencer à penser à comment faire avancer le pays tout en restant impartial et plein de compassion. »

Gvantsa Jishkariani, artiste et cofondateur de Patara Gallery
« Après la merde que l’on a vécue, je dois dire que je ne m’attendais pas à ressentir autant d’amour, venant à la fois d’amis et d’inconnus. Dans la rue j’avais peur, de ces gens en noir qui sortaient de l’obscurité pour attaquer les gens, mais je savais que si nous restions groupés, ils ne pourraient pas nous faire de mal. Si nous faisons attention les uns aux autres, notre amour est plus gros et plus fort que tout le reste. On danse ensemble, on se bat ensemble, on est ensemble dans le même bateau.

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À Tbilisi on a appris à survivre, à être créatifs, à faire des choses. Je rencontre un tas de jeunes très différents, aux histoires très diverses, et je peux dire que la jeunesse progressiste reste une minorité. Mais je pense que quelques personnes volontaires peuvent suffire à lancer une révolution et provoquer le changement. Pour changer les choses, je ferais en sorte que les gens se posent des questions, parce que sans questions il n’y a pas de d'évolution possible. Je ferais en sorte qu’ils soient beaucoup plus curieux parce que le manque d’intérêt mène à l’ignorance et empêche la construction d’une meilleure société. Je ferais en sorte qu’ils soient plus courageux, qu’ils prennent des risques parce que les décisions prises doivent être inspirée par l’espoir et non la peur. »

Lado Bokuchava, 27 ans, designer
« Selon moi, tout ce qui s’est passé ce week-end est d’une importance majeure, et pas seulement pour la jeunesse mais pour tout le pays. Nous avons dû nous battre pour que le pays soit ce qu’il est aujourd’hui, et nous refusons de revenir sur les progrès que nous avons faits. Sans liberté il n’y a pas de sécurité. Je ne veux pas avoir peur de la police qui est censée me protéger. Je ne veux pas ressentir leur haine, simplement parce que je ne suis pas comme eux. Je ne veux pas avoir peur, pendant que je danse dans un club, que quelqu’un me colle un flingue sur la tête sans raison. Je ne veux pas que mes amis se baladent dans la rue avec la peur au ventre. Je ne veux pas que ma fille grandisse dans un pays où des fascistes prennent d’assaut une manifestation pacifique. »

Gola Damian, 26 ans, designer de mode
« Je pense que les raids des clubs sont la pire chose à faire pour le gouvernement. Pour moi, les clubs à Tbilissi sont les seuls endroits où l’on se sent réellement libre. Ils les ont pris d’assaut et nous ont interdit de profiter de notre liberté, ils nous ont interdit de danser sous de faux prétextes. J’étais chez moi ce soir-là et je suis allé à Bassiani pour apporter mon soutien avant d’être arrêté, foutu dans une voiture et détenu pendant quatre jours puis libéré. Je ne suis pas sûr de comprendre ce qu’il se passe en ce moment, mais je doute que la situation change facilement, vu que notre gouvernement s’en fout de ce que les gens veulent, pensent ou ressentent. »

Nina Bochorishvili, Chaos Concept Store
« Nous nous battons pour la liberté et contre l’injustice. Le gouvernement doit comprendre que personne n’acceptera qu’il marche sur nos espaces de liberté et s’en prenne à des citoyens innocents. Ils ne devraient pas utiliser les stratégies de l’Union Soviétique s’ils veulent construire un pays démocratique. Je pense que ce week-end aura montré au gouvernement que nous n’avons pas peur et qu’il ne nous fera pas taire. Pendant ces jours, la chose la plus marquante pour moi a été la manière que nous avons eue de protester – par la musique, la danse, les sourires et la positivité. Nous étions très énervés mais nous avons compris que face à la violence, il fallait répondre avec la paix et l’amour. »


Photographie : Julien Boudet

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