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« je ne suis pas à l'aise avec l'idée de représenter une génération » - vincent macaigne

Acteur, réalisateur, metteur en scène, Vincent Macaigne fuit les étiquettes mais ne recule devant rien. i-D l’a rencontré à l’occasion de la sortie de son premier long-métrage, Pour le réconfort.

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oct. 24 2017, 1:07pm
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« J'ai aucune hiérarchie dans ma manière de voir le monde et c'est problématique parfois. » Vincent Macaigne réfléchit comme il crée, préférant l'ampleur du chaos à la rigidité des structures et des rôles. Son timbre éraillé et son allure échevelée ont quelque chose de familier, sans doute parce qu'il tient une place de choix dans un imaginaire embrassant le cinéma français - qu'il connaît en tant que comédien et réalisateur - et le théâtre, son « premier métier », comme il tient à le rappeler. Entre Le sens de la fête d'Eric Toledano et Olivier Nakache, dans lequel il joue et Pour le réconfort, le nouveau film qu'il réalise, il pourrait sembler y avoir un monde. Et pourtant non. Macaigne sait créer des passerelles entre des univers a priori opposés. Pour justifier ses choix, il parle tout simplement de sincérité.

Dans Pour le réconfort - son premier long-métrage -, il raconte le retour de Pascal et Pauline au sein du domaine dont ils ont hérité à la mort de leur père. Restés à Orléans, Joséphine et Emmanuel ont entretenu cette maison pendant qu'eux étaient en voyage. C'est donc avec ces amis d'enfance à la fois proches et lointains qu'il va falloir essayer de refaire lien. À travers ces retrouvailles empêchées, Vincent Macaigne dépeint une France de générations désunies, où l'injustice paraît s'imposer comme le plus sûr des héritages. Un monde où l'on abîme la terre sans s'écouter parler, et où l'on tente, un peu désespérément, de s'aimer.

Lorsqu'il s'exprime, Vincent Macaigne ricoche en pensée, s'enthousiasme et s'interrompt, finissant par s'inquiéter de « ne pas savoir comment expliquer » son travail. « Je suis pas très à l'aise avec l'idée de représenter une génération » s'empresse t-il de répondre lorsqu'il est question de ce mot, souvent prononcé lorsqu'on parle de lui. Peut-être parce que si la « génération Macaigne » existe, elle n'est que dans la débrouille et dans l'idée, la fureur et les contradictions, cherchant à étreindre le monde sans le briser, en espérant juste trouver l'espace qui lui est trop rarement donné, celui d'un peu de réconfort.

Comment est venue l'idée de Pour le réconfort ?
Je voulais faire un film sur la France - même si ça fait un peu bizarre de dire ça. J'avais aussi envie de filmer des acteurs avec qui je travaille au théâtre - parce qu'avant même d'être acteur, je suis metteur en scène de théâtre. Je voulais filmer ces visages, avant tout. C'est chiant parce que ça crée des comparaisons avec des gens géniaux et que ça n'a rien à voir avec le résultat de mon film mais j'ai pensé à la façon dont Cassavetes pouvait filmer les gens qui l'entouraient : je voulais construire une sorte de matière avant de décider ce que j'allais en faire. Filmer ces gens là, à ce moment-là de ma vie me semblait important. Parce que je trouve que ce sont de grands acteurs et puis surtout, ce sont des acteurs qui ont une belle forme d'intelligence.

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En 2011, vous avez réalisé un court métrage, Ce qu'il restera de nous, dans lequel vous abordiez déjà tout l'arbitraire de la question de l'héritage. Pourquoi ce thème vous est-il cher ?
Je pense que c'est une vraie question en France. On vit dans une espèce de musée - pas qu'à Paris - et en même temps, le futur arrive comme une claque. On est pétris de notre histoire mais je pense que quelque part, le pouvoir n'a pas su passer d'une génération à une autre. J'ai visité pas mal de maisons de retraites pour le film et le seul endroit où on m'a laissé filmer était une maison de retraite très peu chère - de loin la plus sympa cela dit -, les Petites Soeurs des Pauvres. Et les soeurs me disaient qu'elles accueillaient beaucoup de grand-parents de gens très riches. On est à un moment bizarre de l'histoire de la France : on a le sentiment que le relai n'est pas donné mais il y a une sorte de brisure générationnelle. On ne s'occupe pas vraiment de nos personnes âgées, on les remet dans des maisons de retraite très chères ou carrément nulle part. C'est une vraie question - la France qui vieillit, le vieillissement de l'Europe.

La question de l'héritage existe à travers les personnes âgées qui peuplent le film, mais aussi à travers le monologue d'un SDF, qui s'inquiète de ce que penseront les générations futures.
C'est fou parce que ce mec n'est pas acteur. On tournait la scène où Manu dit « ta gueule » à Laurent devant le restaurant. Ce mec, qui est un peu un punk à chien, regardait la scène assez attentivement. Il m'a dit « moi aussi j'ai des trucs à dire », donc je lui ai demandé de s'asseoir et je me suis interrogé sur comment le mettre dans le film. Je lui ai un peu raconté l'histoire, il s'en est inspiré et a fini par dire tout ce qu'il pensait. Ce qui est fou, c'est qu'il résume très bien le film. C'est un punk qui pleure parce qu'il n'y a pas de futur pour ses enfants. C'est d'une tendresse hallucinante. Ce mec qui devrait dire « no future » se met à pleurer pour tous les enfants de la terre. Comme un coryphée dans une tragédie. Je suis ému quand j'en parle parce qu'il a fini par se lever et par disparaître. Quand on reviendra à Orléans, on le cherchera. Il doit être quelque part dans la rue.

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Vous mettez deux jeunesses face à face, une jeunesse urbaine et riche et une jeunesse rurale et pauvre. Qu'est ce qui vous intéressait dans cette confrontation ?
J'ai l'impression que ma génération a grandi dans une France un peu plus mélangée que celle d'aujourd'hui. Quand on vieillit, on croit qu'on en est tous au même point et en fait on se rend compte que ça devient presque impossible d'acheter un appartement. J'ai pas d'aigreur mais je trouve que ce qu'on dit de la méritocratie et de l'égalité est faux. Certains galèrent plus que d'autres et je me rends compte en tant que metteur en scène que certains acteurs qui bossent partout vivent pourtant très mal, et que ceux qui en vivent bien ont souvent une manne personnelle. C'est bizarre qu'on en soit encore là mais je ne voulais pas porter de jugement. Pour moi, la tragédie d'être vivant, c'est la même pour tout le monde. J'ai pas de jugement de valeur, d'échelles des souffrances, je crois pas qu'il y ait des gens biens ou pas biens. Mais c'était important de se re-questionner sur ça parce qu'il y a quelque chose qui se met à gronder, une colère sociale qui monte. J'ai pas de solution alors j'essaie de poser des questions, de diviser le public, de ne surtout pas porter de jugement, de convoquer le public à la réflexion, pas d'une façon laborieuse mais d'une manière un peu viscérale. On peut pas dire que les injustices ne se creusent pas mais je crois que le plus grave, c'est le manque d'espoir. Ce qui est grave, c'est qu'on arrête de croire que la sécurité sociale c'est génial ! On n'a pas créé la sécu pour que ce soit rentable, on a créé la sécu parce qu'on a pensé que tout le monde devait être égal devant la santé. C'est un manque d'espoir que je déplore encore plus que l'injustice.

Le film est traversé par plusieurs questions politiques, celle de la lutte des classes et de l'inégalité des richesses notamment. Mais les personnages semblent se détourner de l'action politique. Pourquoi ?
Parce que c'est un peu l'endroit où j'en suis. C'est un peu tragique mais j'essaie de peindre le portrait d'une génération - ou peut-être le mien. Je n'ai pas de candidat politique sur lequel je colle mon espoir, auquel je fais confiance. Je crois pas être tout seul et je trouve ça tragique. Je pense pas qu'il y ait des gens parfaits mais il me semble qu'il y a des moment où on y croit plus que d'autres. J'ai beaucoup travaillé en Amérique du Sud et j'ai souvent demandé à des acteurs « est ce que tu crois que tes enfants auront une meilleure vie que la tienne? ». Un français aura des doutes sur l'avenir de ses enfants alors qu'au Brésil ou au Chili, ils se disent que ça ira forcément mieux. Ça change tout. Et je parle pas que des parents, j'ai l'impression que même un jeune de 20 ans se dit que sa vie est aussi là pour améliorer celle du suivant, alors que nous sommes dans quelque chose de différent.

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Dans de l'individualisme?
J'aime pas dire ça parce que j'ai une vraie tendresse pour les Français. Si tu vas dans un bar en France, que t'es pas bien, que tu t'es fait larguer, il y a une écoute, qui n'est pas dans la séduction, pas même dans la séduction sociale. Je pense qu'on est vraiment intéressés. J'ai bossé aux États-Unis et parfois j'essayais de dire que j'allais pas bien, juste pour voir combien les gens ont peur. En France, les gens ne sont pas effrayés par le débat, ils sont encore d'accord pour s'engueuler. C'est quand même très positif.

D'ailleurs dans le film, même lorsque s'écouter devient difficile, tous restent à table pour discuter, se contredire, s'invectiver. Ce type de scène est aussi très présente dans votre théâtre. Pourquoi est-ce important pour vous de représenter le débat ?
Parfois on me demande « pourquoi ils crient ?» et je réponds « parce que s'ils ne criaient pas ils seraient intelligents ». J'ai envie de montrer mes personnages dans une révolte et puis surtout dans un trop-plein où les choses sortent. Pour imager ça, je dirais que parfois on est devant une maison qui brûle - on peut mettre ses personnages devant une maison qui brûle, ils la regardent et c'est triste, on parle de la maison qui brûle et on la regarde brûler. Moi, mes personnages sont dans la maison qui brûle, ils crient « oh putain ! », ils sont dans un affolement, dans un état de survie. C'est ma manière d'amener le débat politique, pas de façon intelligente et laborieuse mais d'une manière organique et même bête. Je crois aussi que c'est quand même moins chiant que d'avoir un truc didactique avec des profs qui me racontent quelque chose et me disent quoi en penser.

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Comment travaillez-vous ces scènes ?
J'ai mon idée et j'essaie de mettre en place ce que je pense. Mais dès qu'il y a un accident ou une phrase qui sort mal, je rebondis comme si j'étais acteur. On écrit comme ça, de concert. Je peux aussi laisser la caméra très longtemps tourner pour que l'acteur ait le temps d'oublier qu'elle est là, et permettre aux choses d'arriver. Même si après, je suis dans la merde au montage. J'ai du mal à en parler bien parce que c'est une fusion entre les acteurs, l'espace, ce qui se passe, le décor et moi. Pour l'une des scènes, on est allés vers le soleil qui se couchait et très vite, j'ai décidé de faire la scène d'engueulade là. Ils avaient quelque repères mais le soleil se couchait en temps réel, à une allure folle. C'est assez beau parce que le temps est comme retenu dans cette scène. On l'a volé, on a couru, on a joué et on est repartis.

Finalement, qu'est ce que le « réconfort » ?
C'est un clin d'oeil au geste du film, je trouve ça beau que ces comédiens prennent la parole. On n'a plus 20 ans et on pourrait se contenter de nos vies. Mais on a pris un temps pour se réunir, qui était un temps gratuit. C'est un geste - je trouve ça réconfortant de savoir qu'on peut le faire. Qu'on peut se réunir, faire quelque chose ensemble. On est dans des vies où est tellement dans le rendement, que de faire quelque chose qui n'est pas dans cette logique, pour moi, c'est un geste politique. Je trouve ça assez réconfortant. En post-prod c'était pareil, c'est un film fait avec très peu d'argent donc le titre est un clin d'oeil à toute l'énergie qui a été mise, de toutes parts et encore maintenant. Dans le projet de A à Z. Je trouve ça assez joyeux.

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Et le réconfort des personnages, ce serait quoi ?
L'amour, pas au sens de l'amour amoureux mais l'étreinte. C'est ce qui se joue entre eux au final. La chose la plus dure du film c'est quand Pascal et Pauline s'en vont et qu'on voit Manu qui dit « ah en fait tu t'en fous », comme s'il voulait s'engueuler pour garder un lien avec lui. Il y a presque un truc amoureux, sentimental dans ce qu'ils ont envie d'espérer les uns des autres. Les scènes les plus importantes sont presque sentimentales, ils parlent de politique mais dans leurs yeux, il y a une rencontre ou une non-rencontre - ou une rencontre seulement possible dans l'engueulade. Quelque chose de viscéralement bête et humain.

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Que dit le retour actuel du cinéma français vers la campagne comme sujet d'écriture ( Petit paysan, Ce qui nous lie, Rester vertical…) ?
J'ai fini le film il y a 4 ans donc c'est un peu difficile à dire. J'ai grandi à Paris mais ma vie je la passe pas à Paris. Quand on fait du théâtre, on passe son temps en province. L'idée de ce qu'est un terrain et le territoire - ça crée une géographie et ça permet de parler profondément des gens. Ça crée un rapport à la géographie réelle. Qu'est ce que c'est que la terre ? Je voulais faire un film très organique et basique et je vois pas très bien comment faire ça dans une ville. J'avais pas envie de parler du CAC 40. Il y a des trucs hyper intéressants à faire en ville, quand on lit La Curée de Zola, on se dit que c'est génial ! Mais c'est encore un autre sujet. Je voulais parler d'un truc plus basique, plus terrien, au sens propre. Je me sens pas spécifiquement parisien. Je connais bien Orléans parce que j'y ai travaillé. Quand on fait du théâtre, Paris, c'est une ville où on montre un travail qu'on a produit ailleurs, pas une ville où on vit. Le quotidien est aussi plus avec ces gens-là. Pour moi, Paris c'est presque une ville de diffusion. Une ville de lumière, où on nous montre des choses. On devrait casser ce truc-là d'ailleurs. C'est anormal qu'il n'y ait que Paris, c'est presque asphyxiant. C'est un vrai sujet. Il faudrait des villes aussi puissantes que Paris, que Paris ne soit qu'une ville administrative.

Chaque personnage veut faire une chose différente de cette terre.
C'est à l'image de la société française. D'un côté il y a l'héritage et en même temps, faire des maisons de retraite comme l'entend Emmanuel, c'est loin d'être négatif. Je voulais pas d'un complètement négatif, genre Monsanto. Finalement, une maison de retraite c'est utile, et l'écologie est une vraie question. Je trouvais ça intéressant que les points de vue se confrontent d'une manière presque positive. Je trouvais ça plus fin qu'on ne sache pas. Même moi, je n'ai pas d'avis. Finalement, la vraie victime c'est Laurent, il subit beaucoup de choses. Mais il n'y a pas de vrai bourreau. C'est comme le monde, c'est comme la vie, c'est comme un pays où on se sépare. Quand on commence à dire que c'est blanc ou noir, on fait un pas dans le radicalisme. C'est ce qui grince dans le film, s'il allait un peu plus loin, alors on plongerait dans un truc extrême.

En fait, le vrai drame du film, c'est plutôt le fait que les personnages en viennent à se séparer que ce qui advient du domaine.
La vraie tragédie, c'est l'arrêt de l'engueulade. On voudrait que ça continue, qu'on en fasse un truc. J'ai même hésité mais je trouvais bien que le film ne solutionne pas leur endroit. Parce que c'est aussi l'endroit de la France, on en est à « on ne sait pas », on est devant le futur.

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Le film s'ouvre sur une conversation Skype. Pourquoi avez-vous fait le choix de commencer le film par cette discussion entrecoupée ?
C'était un gros débat. Pauline Lorillard a un peu habité à New York, donc on a sauté sur l'occasion et on s'est mis à pas mal l'appeler. Je trouvais que le film commençait mal. Il fallait faire comprendre au spectateur que ces deux personnages étaient riches et on avait du mal à y croire. Du coup, je me suis dit qu'il fallait profiter du fait que Pauline soit à New York pour voir la ville. J'aimais cette idée du rapport humain rapproché et très lointain, qui permettait de les voir ensemble et de sentir leur proximité. Et puis j'aime penser que New York comme une ville fantôme qui raconte la fin d'un monde, d'un rêve. C'est pas rien que tous les deux rentrent du continent américain, l'un de New York, l'autre de Mexico. Comme si le rêve de l'Amérique était un rêve un tout petit peu vieillot. On est vraiment à une époque bizarre, parce que quand j'étais jeune, New York ça voulait dire quelque chose. Maintenant, c'est moins attrayant. Cette ville raconte aussi une énorme mélancolie, une sur-urbanisation avant un retour à la campagne. Ça montrait une contradiction et il me semble aussi que ça raconte une forme de jeunesse qui pourrait avoir un pied dans la campagne et un pied dans les grandes villes, dans une espèce de frottement. Comme si on répétait la bohème, par simple effet de mode.

On parle souvent de vous comme la voix d'une génération. Qu'est ce que cela vous inspire ?
Rien. J'ai du mal à répondre à ça. Parce que dans ma vie, c'est un peu laborieux, de travailler.

C'est quand même une idée un peu plaisante, non ?
Oui, c'est plaisant mais je m'en méfie parce que je trouve que les gens avec lesquels je travaille sont tous à un endroit très grand. Ça me dérange parce que c'est comme si ça mangeait leur place. Je trouve que les films d'Antonin Peretjatko sont ses films à lui, qu'il a un univers très puissant et qu'il se bat pour - pareil pour Guillaume Brac et Justine Triet. Chacun à son endroit développe quelque chose de fort et de très différent. Donc ça me dérange toujours un peu parce que ça enlève ce truc là.

Mais cette idée de génération n'est pas forcément une question d'âge.
J'ai pas trop de truc d'âge. Même dans mon travail, quelqu'un peut avoir 20 ans et je peux trouver qu'il est plus génial que quelqu'un de plus vieux. Ce qui crée d'ailleurs des drames d'injustice... J'ai pas de niveaux de perception. J'ai aucune hiérarchie dans ma manière de voir le monde, absolument aucune - et c'est même problématique parfois. Je fais pas les choses pour fédérer mais j'aime l'idée de l'étreinte. Nakache et Toledano, on peut se foutre de leur gueule mais moi je vois qu'ils sont sincères. C'est vrai et le public le ressent, ils aiment vraiment les gens. C'est peut-être même un truc qui les dépasse mais ils sont là et ce qu'ils sont crée une sorte d'ambiance. Du coup, c'est sincère.

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