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« my house » : une série-docu pour comprendre le voguing (au-delà de rupaul et madonna)

La nouvelle série documentaire de VICELAND sur la scène voguing de New York célèbre la culture LGBTQ des communautés noires et latines.

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sept. 10 2018, 11:41am

En 1991, Jenny Livingston sortait Paris Is Burning, un documentaire couronné de succès et de prix, portant sur une scène underground new-yorkaise composée d’hommes gays noirs et latinos et de femmes trans. Le film a fait connaître l'existence du monde des ballrooms, une sous-culture créée pour et par les communautés marginalisées.

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La scène ballroom a exercé une influence indéniable sur le divertissement mainstream, intronisant le voguing comme une véritable danse et faisant entrer des expressions aussi emblématiques que « spilling tea » [cracher le morceau] ou « throwing shade » [nuire à quelqu’un] dans le langage courant. Un épisode de RuPaul Drag’s Race ou des extraits de « Hot Topic » par Wendy Williams suffisent à convaincre de la façon dont la scène ballroom a intégré la culture populaire.

Plus de 25 ans plus tard, la série VICELAND My House introduit une nouvelle génération de vogueurs, de compétiteurs et de commentateurs désireux d'intégrer leur histoire à cette scène. La série permet donc de suivre l’histoire de Tati 007, d’Alex Mugler, de Jelani Mizrahi et d’autres encore – à la fois dans les balls et au cœur de leurs vies, qui les confrontent à des obstacles en raison de leurs origines, de leur classe ou de leur genre.

La représentation ne consiste pas seulement à raconter des histoires, mais plutôt à réfléchir à qui les raconte et comment. C'est la raison pour laquelle l’équipe créative derrière ce programme VICELAND est entièrement constituée de personnes noires, dont certaines s’identifient aussi comme LGBTQ. i-D a rencontré les producteurs de My House Nneka Onuorah et Elegance Bratton, pour en savoir un peu plus sur cette série.

Quel est votre lien personnel à la scène ballroom et pourquoi avoir décidé de raconter l’histoire de cette communauté ?
Elegance Bratton : Je me suis concentré sur la génération d’artistes qui forme notre incroyable casting. Leur trajectoire depuis les ballrooms vers le grand public ressemble à la mienne à de nombreux égards. J’ai commencé à me lier à cette culture à la fin des années 1990, j’étais encore ado et je venais d’être mis à la porte de chez moi parce que j’étais gay.
Ma relation avec ma mère se détériorait et lorsque je descendais sur Christopher Street, je me sentais soulagé d’être entouré par d’autres queer noirs. Je les regardais voguer de loin et souvent, ils essayaient de me recruter pour telle ou telle house. Quand je vois du voguing, je pense à l’esprit résilient de dizaines de milliers de jeunes américains qui sont passés par ce que j’ai traversé. Les jeunes noirs sont remplis de lumière, d’amour et de puissance créatrice.

Nneka Onuorah : Quand j'étais au lycée, j’allais souvent dans un endroit qui s’appelait The Door. C’est un lieu qui se proposait d'accompagner les jeunes LGBTQIA de New York. On y faisait des défilés de mode, on mangeait ensemble, on s’enregistrait dans un studio d’enregistrement... Chaque lundi, The Door accueillait des balls. Avec mes amis, je concourrais dans la catégorie Butch. Une grande partie du casting de My House vient d’ailleurs de ce lieu. C’est fou à quel point la vie fonctionne par cercles. J’ai eu la chance de pouvoir raconter ces histoires après avoir fait partie de ce monde et après avoir eu un peu de ce monde en moi.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en travaillant sur cette série ?
Elegance : Le plus drôle a été de travailler avec ce casting et cette équipe hallucinante. Tati, Alex, Relish, Precious et Jelani se sont montrés si généreux en nous permettant d’accéder ainsi à leurs vies ! Notre équipe s’est montrée extrêmement bienveillante et professionnelle en négociant toujours ses accès de manière à ce que sa présence ne soit pas vécue comme une intrusion. J’étais catégorique sur l’idée que l’équipe de ce projet devait refléter son casting. Nous avons donc travaillé avec une équipe majoritairement féminine, queer et de couleur.

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Nneka : Nous avons beaucoup appris sur le monde et sur nous-mêmes en passant du temps avec le casting. Ce sont des personnes drôles, intelligentes et honnêtes. Et au-delà de ses qualités humaines, la scène ballroom enseigne quelque chose que nous devrions tous garder en tête : ce que cela signifie de vivre libre et de chercher à être heureux.

Dans quelles salles ou quels quartiers la scène ballroom est-elle la plus florissante en ce moment ? Y a-t-il des soirées ou des événements qui sortent du lot ?
Elegance : Gardez un œil ouvert sur les réseaux sociaux quant au retour de Vogue Knights. Les balls ont lieu partout, de Elks Lodges aux centres communautaires, en passant par les clubs, les salles de sport de lycée, les chambres sociales des églises, etc. Le concept même de la scène House Ballroom, c’est que les membres des houses sont plus importants que les structures physiques dans lesquelles ils évoluent. Cet état d’esprit s’applique aux balls eux-mêmes. Un ball peut avoir lieu n’importe où, tant que les filles sont en place et que ça vogue sec.

Nneka : La scène ballroom est en constante évolution. Les Kiki balls sont incroyables. Ils changent constamment d’endroit. J’aime beaucoup l’énergie positive qui traverse la House of Vogue, qui se tient à la House of Yes de Brooklyn.

La scène ballroom est clairement marquée par une construction « for us, by us » (« pour nous, par nous »). Pourquoi est-il indispensable que ce genre de communauté existe ? Elegance : Déjà, je crois que ça vient de l’incapacité du mouvement pour les droits des gays à attirer l’attention des personnes de couleur. La nature « FUBU » de la scène ballroom se doit de l’être, parce que la culture éduque à la fois des communautés populaires de couleur sur les identités queer qui peuvent vivre en elles, mais recueille aussi les exilés de familles mal informées. En ce sens, ce côté FUBU est à la fois une tactique de survie nécessaire et une manière de toucher le plus de gens possible.

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Nneka : C’est primordial pour nous. Quand tu as du mal à te faire entendre, c’est important d’avoir un espace où tu peux utiliser ta voix, l’amplifier. La scène ballroom est une forme d’activisme. Une manière de dire : je me réapproprie tout ce que tu m’interdis, pour te montrer que je peux le faire, autant que je veux et comme je le veux.

Quels sont les stéréotypes liés à la scène ballroom votre série docu dénonce-t-elle ?
Nneka : L’idée selon laquelle tout le monde vit dans la dépression, à cause de l’oppression. Mais non, chéri, tout le monde vit sa vie au mieux, s’épanouit, crée des représentations dans tous les sens, noue des relations et apprend. Il n’y a pas de victimes. Il y a bien sûr des difficultés, mais rien qui ne les mettent à terre.

Elegance : La respectabilité, ça ne m’intéresse pas. Je ne me sens pas la responsabilité de dissiper les stéréotypes de cette culture avec une caméra.

Quelles sont les problématiques sociales qui touchent les membres de la communauté, et comment sont-elles abordées dans la série ?
Elegance : Les problèmes sociaux qui touchent à la scène ballroom sont liés à l’Amérique de Trump. La scène ballroom est touchée par des problèmes de logement, de Sida, de chômage, d’illettrisme, de racisme, d’homophobie, de transphobie, d’addiction et de violences policières. Cette communauté a dû gérer tout ça depuis les émeutes de Stonewall, au moins.

Nneka : Je pense que l’argent est un sujet central. Le fait d’être sous-payé et de ne pas nécessairement savoir comment se sortir de ce cercle vicieux. Des nombreux membres de la communauté sont sous-payés pour des projets commerciaux.

De quelle manière les houses offrent-elles la stabilité et le soutien que les membres de la communauté ne reçoivent pas forcément autre part ?
Elegance : Une house est une grande famille gay qui se réunit pour prendre d’assaut un ball et passer du bon temps ensemble. Le soutien vient du fait que ces familles permettent à la jeunesse queer de grandir et de s’épanouir comme elle l’entend, comme elle souhaite s’identifier. En ce qui me concerne, je n’ai jamais pu explorer et m’épanouir en tant qu’homme gay dans la maison de ma mère. En tant que membre de la House of Labeija, je peux m’autoriser à être moi-même et avoir une visibilité accrue auprès des générations antérieures d’hommes gays.

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Nneka : La scène ballroom contient des houses. Je pense que faire partie de ces houses au niveau de la scène ballroom offre aux gens une forme de stabilité. Les pères et mères de ces houses se démènent pour trouver des opportunités de carrière pour leurs membres. Ils sont leurs confidents, leurs amis, leurs protecteurs plein d’amour, toujours prêts à s’amuser.

Comment cette série parvient-elle à célébrer la diversité culturelle des personnages sans les réifier ?
Elegance : Nous écoutons nos personnages et nous croyons en ce qu’ils ont à nous dire sur leurs vies. Et puis, nous sommes totalement immergés dans leur monde. Nous ne les forçons pas à être eux-mêmes pendant les interviews. Nous venons à leur conseil. J’ai envie de faire découvrir et pénétrer le spectateur dans cette scène ballroom comme tous les débutants le feraient. Le film n’est pas là pour définir précisément ou autoritairement ceci ou cela. My House parle de l’humanité de la compétition, pas seulement du spectacle.

Nneka : Nous avons appréhendé tout ça avec compassion, amour et ouverture. L’équipe avec qui nous avons travaillé était exceptionnelle aussi. Toutes les voix étaient importantes et ont pu raconter leur propre histoire.

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Quel message aimeriez-vous que les spectateurs en gardent ?
Elegance : J’aimerais qu’ils comprennent que c’est en eux que réside le pouvoir d’être la meilleure version d’eux-mêmes. Peu importe la merde qu’on vous envoie au visage, peu importe que vous vous sentiez au fond du trou, tu es la plus belle des cunt. Au sein de la scène ballroom, mieux vaut être une cunt qu’être simplement farouche. Ça veut dire que tu es excessif, au-delà de tout. Ça veut dire que tout le monde a envie de toi, ou tout le monde a envie d’être toi. J’ai envie de leur dire aussi que, si les gens qui vous ont mis au monde ne vous aiment pas, vous pouvez trouver de l'amour ailleurs.

Nneka : Vous êtes plus grand que les circonstances qui vous entourent. Il y a plus de choses qui nous rapprochent, qu’il y en a qui nous séparent.

‘My House’ est à regarder sur VICELAND.

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