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tenez-vous prêt, le mini (mini) short va pulvériser la virilité

Dernièrement, pour son défilé printemps/été 2019, Prada présentait ses « minijupes pour homme ». Une pièce parmi tant d'autres qui permet d'explorer la façon dont la mode réinvente la masculinité.

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juil. 26 2018, 11:34am
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Le mois dernier à Milan, le défilé printemps/été 2019 de Prada laissait entrevoir une pièce inédite : les shorts masculins peut-être les plus courts de l’histoire de la mode. Plus que des shorts, même, pour Miuccia : de véritables « minijupes pour homme ». Alors soyons clairs : ce sont bel et bien des shorts, se rapprochant d’un boxer de bain, celui pour lequel optent à la piscine les hommes peu fanas du slip. Mais de la bouche d’une encyclopédie de la mode comme Miuccia Prada, le choix du mot « minijupe » n’est pas innocent. Et si la pièce a été accueillie comme une tendance appréciable mais fugace, la minijupe pour homme s’avère être une porte d’entrée idéale pour observer la réinvention de la masculinité qui s’opère dans la mode, souvent à contretemps des problématiques sociétales.

Revenons d’abord à l’histoire même de la minijupe, pour comprendre tout l’intérêt du parallèle assumé par Miuccia Prada. On doit son invention à la créatrice londonienne Mary Quant, poussée par un rêve pragmatique dans les années 1960 : courir librement dans les rues. Le coup de ciseaux dans les robes de sa grand-mère vient aussi trancher l’austérité et la consensualité de la société anglaise de l’époque et donne aux jeunes femmes un nouveau moyen de s’exprimer, de s’émanciper des codes. La modernité c’est alors les jambes nues, la culotte parfois visible. En France la pièce fait débat. Il suffit d’un détour par les archives de l’Ina pour saisir la dichotomie de l’époque : la minijupe est une aberration, une folie pour les femmes de 40 à 50 ans et de quoi se rincer l’œil pour « ces messieurs ». L’objet d’une libération des corps que les aînées ne comprennent pas encore car on ne leur a jamais autorisé et celui d’un désir masculin sans entrave, de l’œil à la chair. Preuve du puritanisme encore à l’œuvre en France dans les années 1960, et de la transgression de la minijupe : en 1964, la présentatrice Noëlle Noblecourt est licenciée de l’ORTF parce qu’elle a osé apparaître les genoux à l’air à l’antenne.

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Alors, sans aller chercher une signification historique qui minimiserait l'inventivité d'une créatrice comme Prada, on peut se demander pourquoi il semble pertinent, en 2018, de donner à voir de tels minishorts sur des hommes et de les appeler des « minijupes ». D’autant que, si les jupes pour homme n'ont rien de nouveau dans la bulle mode, un tel découvert de jambes masculines est assez inédit. Est-ce qu’en 2018, temps majeur de la libération de la parole féminine et féministe, il serait temps pour les hommes d’inventer leur(s) masculinité(s) et de sortir d’un carcan viriliste pour le bien de toutes et tous ? Et, cette réinvention peut-elle vraiment passer par la mode, qui a largement tendance à s’inspirer du réel plutôt qu’à l’impulser ?

L’an dernier, Olivia Gazalé publiait chez Robert Laffont Le Mythe de la Virilité, un ouvrage indispensable pour comprendre comment, « pour asseoir sa domination sur le sexe féminin, l’homme a, dès les origines de la civilisation, théorisé sa supériorité en construisant le mythe de la virilité, » et en s’y piégeant à de nombreux égards. Guerre, politique, sexe ; d’Adam et Eve à Athènes, de la Renaissance à la Weinstein et bien plus, Olivia Gazalé y retrace l’injonction à la virilité qui a traversé les temps et les sociétés pour mieux saisir la réinvention actuelle des masculinités – « pas seulement un progrès pour la cause des hommes, » mais aussi selon elle, « l’avenir du féminisme. » Un minishort pour homme Prada, de facto accessible à une infime fraction de la population, ne peut pas se faire le catalyseur d’un sujet aussi vertigineux. Que reste-t-il de ces problématiques profondes dans l’entre-soi de la mode ? Olivia Gazalé elle-même, au fil d’une interview réalisée conjointement avec Frédéric Taddeï pour Madame Figaro en septembre 2017, affirmait : « hors du monde de la mode et de l’art, la norme virile reste très prescriptive et nourrit un malaise existentiel proprement masculin, » actant du décalage dont nous parlions plus haut. Mais le décalage mode/réalité ne signifie pas pour autant absence de corrélation.

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Dans son livre, Olivia Gazalé rappelle que, historiquement et encore aujourd’hui à de nombreux égards, « être un homme, c’est donc, d’abord, ne pas être une femme. Mais ce n’est pas tout : être un homme, c’est aussi – de façon beaucoup plus problématique – ne pas être un « efféminé ». […] Les « femmelettes », les « tapettes », les « gonzesses » ne sont pas des hommes. » Si pendant longtemps la mode s’est faite le porte-voix des cases strictes du genre, et qu’elle le fait encore parfois, son histoire a régulièrement été ponctuée de créations de designers prompts à les flouter et les remettre en question. Le tailleur de Chanel, le smoking d’Yves Saint Laurent ou la « Garde robe pour deux » de Jean Paul Gaultier en sont des preuves marquantes. Des preuves qui, malgré tout, relèvent généralement davantage d’une masculinisation du vestiaire féminin - et vice versa - que d’une véritable redéfinition des identités de genre. Mais ces mini-révolutions de la mode sont parvenues à renverser, dans leur microcosme certes, le complexe viril qui a longtemps traversé et continue de sous-tendre nos sociétés. « J’ai appelé complexe viril l’inquiétude primordiale de l’homme quant à son identité sexuée, écrit Olivia Gazalé. Ce sentiment permanent de menace, de vulnérabilité, qui le condamne à devoir sans cesse prouver et confirmer, par sa force, son courage et sa vigueur sexuelle, qu’il est bien un homme, autrement dit qu’il n’est ni une femme ni un homosexuel. Le mot « testicules » parle d’ailleurs de lui-même, puisqu’il dérive de « testis », qui signifie « témoins ». »

En transférant le costume de pouvoir de l’homme à la femme, à travers l’avènement de l’unisexe, la célébration croissante de l’androgynie, la sophistication du vestiaire masculin, la mode a fait trembler les canons genrés traditionnels. Aujourd’hui, de Gucci à Y/Project, de Prada à Palomo Spain ou de Chanel à Gypsy Sport, même si elle n’est portée que par une foule de privilégiés au portefeuille suffisamment lourd, elle garde pour elle une vertu prescriptrice, un rôle de modèle pour des millenials prompts à suivre les yeux fermés les tendances lancées par leurs marques préférées. Ceux-là forment une classe d'hommes prêts à s'intéresser aux enjeux de la masculinité, à la façon dont elle peut évoluer, et ils sont parfois la cible de quelques virilistes énervés. Rien de nouveau, rappelle encore Olivia Gazalé dans son livre. « […] La virilité n’a pas attendu la révolution féminine pour douter d’elle-même. Le masculin a toujours été problématique, aussi loin que l’on remonte dans le temps. Depuis la Grèce antique, le refrain est connu : chaque génération regrette le temps où les hommes étaient de vrais hommes. »

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Il faut rationaliser le rôle et les projections de la mode. Certes, elle est utile quand elle permet de pondérer ce que la société offre encore de visions figées du « vrai homme ». Mais, partagée entre son besoin de transcender la réalité et de faire rêver ses consommateurs potentiels, la vision de l’homme – et celle de la femme, mais c’est encore un tout autre sujet – dans la mode reste étroite dans sa diversité. Et les audaces dégenrées des designers s’apposent trop souvent sur une toile de fond identique : des hommes majoritairement blancs aux corps très similaires. C’est là que la mise en avant de mannequins androgynes, transgenres, racisés et moins normés a un rôle à jouer. Car comment réinventer la masculinité sans gommer tous les préjugés qu’elle charrie ? « La révolution du féminin sera pleinement accomplie quand aura lieu la révolution du masculin, écrit Gazalé. Quand les hommes se seront libérés des assignations sexuées qui entretiennent, souvent de manière parfaitement inconsciente, la misogynie et l’homophobie, lesquelles procèdent toutes deux d’une répulsion envers le féminin venue du fond des âges. »

On paraît bien loin des minishorts de Prada, qui ne restent qu’une pièce d’un look d’un défilé parmi tant d’autres. Mais ces sujets-là sont souvent affaires de symboles. Et ces minijupes pour homme en sont un, fort, soutenu par la volonté de Miuccia Prada de redéfinir avec sa collection printemps/été 2019 ce qui est « sexy », ce que signifie la liberté des corps dans un monde post-#metoo. Se balader les jambes à l’air jusqu’en haut des cuisses à la ville, pour un homme, n’a jamais été considéré comme sexy. C’est là le rôle des femmes, arborer la minijupe pour le plaisir de l’œil masculin, empreint de toute sa force virile. Alors aussi petite soit le soubresaut créé par la pièce de Prada, on peut s’amuser à rêver – la mode est là pour ça – et imaginer que l’été prochain, des hommes s’essayeront à la « minijupe » parce que, dans l’univers auquel on s'intéresse ici, les lignes du genre épousent parfois la coupe des vêtements.

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