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« pose », la série qui va au-delà des paillettes du voguing

À découvrir sur Canal + Séries, « Pose » raconte une histoire trop peu connue : celle d'une puissante subculture américaine mais aussi celle de personnes discriminées au sein même de la communauté LGBT.

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juil. 30 2018, 9:42am

Sans avoir jamais vraiment disparu des écrans radars, voilà une dizaine d'années que la culture du voguing et des balls - née dans les années 60 et à son sommet dans les 80’s - a fait un come-back stupéfiant, passant de l’underground pour entrer de plain-pied dans la pop culture. Il suffit de constater le nombre d’articles consacrés au phénomène, le succès d’une émission comme RuPaul Drag Race, le poignant documentaire Kiki sorti l’année dernière, la série My House initiée par Viceland, la vivacité des balls un peu partout dans le monde ou le succès rencontré par Kiddy Smile - issu de la scène voguing française, son premier album prévu pour la rentrée est une petite bombe de house vocale - pour s'en convaincre. Et puis arrive Pose, une série signée Ryan Murphy qu’on avait déjà vu à l’œuvre dans Glee et American Horror Story, et qui pose ses caméras exactement là où on les avait laissées avec le mythique Paris Is Burning de Jannie Livingstone, premier film à documenter le monde du voguing et des balls en 1987.

Dès les premières secondes du pilote, Pose nous plonge directement au cœur de l’action, dans ces compétitions où s’affronte la partie la plus discriminée de la communauté homosexuelle de l’époque : celle des Afro-Américains et des latinos, des travestis et des transgenres, des prostituées et des dealers, des drag-queens et des folles, des rejetés de la culture LGBT et de la société, bref toutes celles et ceux que la communauté gay post-Stonewall ne tient pas vraiment à voir (à noter cette scène incroyable où Blanca, une des protagonistes majeures, se fait jeter comme une malpropre d’un bar gay parce qu’ils n’acceptent pas les “fausses femmes“). Une communauté dans la communauté, minorité dans la minorité, balançant entre extravagance et survie, luxe tapageur et pauvreté, fierté et mise à l’index et parmi les premières à être touchées par le sida, qui commence alors à faire des ravages et qui perdra en route ses figures les plus influentes. Pour faire court, le fil conducteur de Pose tient à une compétition. Une guerre sans merci entre Elektra Abudance - noire transgenre sublime et fière, entretenue par un blanc plein aux as et mère de la house du même nom - et l'une de ses « filles », Blanca, manucure la semaine et vogueuse le week-end, qui fatiguée par l’égoïsme de sa mother, son égo démesuré et son manque de respect des règles, prend son envol pour créer sa propre house, « The House of Evangelista », du nom de la célèbre top qui incarne parfaitement les canons de beauté de l’époque.

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Pose est donc l’histoire d’une émancipation, d’une fille qui quitte sa mère, de générations qui ne se comprennent plus. C’est une tragédie antique revisitée où les différends se disputent sur la piste en parquet ciré du ball à grands coups de pauses délirantes, de fringues fabuleuses, de trophées en carton-pâte, de vacheries bien senties et d’un humour camp à couper le souffle ! Rien que pour cet esprit camp qui ne quitte pas la série d’une semelle, Pose est excessivement jouissive. Déjà par la manière : une madeleine de Proust qui nous renvoie dans les 80’s à travers son exubérance capillaire et vestimentaire (de quoi donner des idées aux prochaines fashion week), sa bande-son reprenant le meilleur des tubes disco, électro et new-wave de l’époque, son casting d’acteurs LGBT et transgenres le plus conséquent et le plus fabuleux à ce jour (plus de 50 personnes investies) et ses répliques hystériques qu’on a envie d’apprendre par cœur. Mais aussi, parce qu’elle présente la plus belle histoire d’amour entre deux noirs homos vue à l’écran jusqu'alors (dépassant de loin le formidable Moonlight) et surtout, parce qu’elle met enfin sous les projecteurs une minorité LGBT que l’histoire officielle préférerait zapper. Jouissive aussi parce qu’elle rappelle avec justesse que - Dieu merci - le voguing n’a pas été inventé par Madonna !

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La force de Pose est justement de faire entrer dans la fiction ce qui restait jusqu’à présent trop souvent réduit au documentaire, en évitant les clichés et en montrant la partie immergée de l’iceberg voguing. L’intelligence de Ryan Murphy étant d’avoir su reconnaître ses faiblesses sur le sujet, écouter et s’entourer des personnes concernées, comme Kia LaBeija de la House of LaBeija, Our Lady J (qui travaillait sur Transparent) ou Janet Mock écrivaine, chroniqueuse télé et activiste transgenre dont les mémoires Redefining Realness sont un must have et dont l’investissement - elle a même dirigé le sixième épisode considéré comme un des meilleurs de la saison – est une des clés du succès de la série. « On a pris un café ensemble lors du tournage de Versace en juillet 2017, expliquait Janet Mock à Newsweek, quand tu rencontres pour la première fois quelqu’un d’aussi connu, tu penses savoir à l’avance comment il va être. Je m’attendais à quelqu’un d’assertif et froid et ce fut le total contraire. Il était extrêmement sérieux. C’est une histoire qu’il voulait raconter même s’il avait conscience qu’il n’était pas le mieux placé pour. Il cherchait des collaborateurs qui pourraient l’aider. Il m’a demandé : « Serais-tu prête à quitter le monde des livres pour faire cette série avec moi ? Je lui ai répondu « Je vais y songer. » Heureusement, c’est la meilleure décision que j’ai prise de toute ma carrière. »

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C’est certainement par ce casting de scénaristes et d’acteurs et actrices choisis avec soin que Pose vise si juste, que la série est si humaine par la manière dont elle alterne rires et larmes, tendresse et coups bas, malheurs et paillettes, et fait preuve d’humour jusque dans les situations les plus dramatiques. Quand elle se saisit par exemple de sujets douloureux comme le sida, quand elle décrit les réactions de peur et de déni de tous ceux qui ne peuvent accepter ce qu’ils perçoivent comme une malédiction face à leur émancipation, ou quand Pose aborde la prostitution ou le deal auxquels sont souvent réduits les transgenres de l’époque, la pauvreté économique, les discriminations et les rejets, la notion de familles recomposées et d’espaces safe où les rejetés peuvent s’entraider, trouver le respect et apprendre à être plus forts. Car évidemment, au-delà des explosions de paillettes et des pas de danse qu’on essayera maladroitement de répéter dans sa chambre, la puissance de Pose tient surtout à sa manière de remettre dans le contexte social, économique et racial, le monde des balls de l’époque, de dresser le portrait sans concession d’une société en bouleversement qui déjà s’écroule sur elle-même, à travers l’histoire d’amour entre Angel femme-trans et Stan, marié, cadre blanc et costard cravate qui travaille pour Trump. Un Trump qui n’est pas encore président des États-Unis, qu’on ne verra jamais dans la série mais dont le nom surgit au cours des conversations, parce que déjà son arrogance financière est symbolique d’une époque où les disparités sociales et le racisme structurel sont plus que jamais prégnants.

Et à ce jour la scène où une femme-cis (Patty) se retrouve dans un bar paumé à discuter avec une femme-trans (Angel), parce que la seule chose qu’elles ont en commun est leur amour du même homme, est à couper le souffle de perspicacité. « Ce que je ne comprenais pas au départ dans le script de base, c’était la juxtaposition de la scène des house et des balls – où les queer et les trans se rejoignaient pour organiser, performer, embrasser et célébrer leurs différences – et le reste du monde et ces mecs qui travaillaient pour Trump, racontait Janet Mock. Je me demandais mais pourquoi on a besoin de parler de Trump ? Et puis j’ai réalisé que ces personnages vivent au même endroit et à la même époque, un espace-temps qui connaît la gentrification, l’épidémie de sida, les ravages du crack et toutes ces choses. Ces mondes, que tout semble éloigner, sont en fait connectés. »

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