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      culture Malou Briand Rautenberg 23 mai 2016

      yves drillet documente le spleen de la jeunesse rennaise

      Le jeune photographe originaire de Rennes immortalise, sous son objectif, une jeunesse à l’image de notre génération : défiante et rêveuse. Son quotidien, Yves Drillet l'ennoblit dans le premier numéro de Villa. i-D l'a rencontré pour l'occasion.

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      À travers les photographies d'Yves Drillet, Rennes devient une ville rêvée - l'eldorado d'une jeune génération dont les rêves trop grands se confrontent à une réalité plus banale et pluvieuse qu'ils ne l'entendent : "une génération qui enchaine les petits boulots et vit de pas grand chose, mais qui se bouge pour s'en sortir." Son quotidien, le jeune photographe de 26 ans le sublime dans son premier numéro de Villa, un ouvrage à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Passé par les Beaux-Arts de Rennes et la Villa Arson, Yves y dresse le portrait d'une ville et de sa jeunesse en clair-obscur : mélancolique et défiante, les modèles se mettent en scène parfois, s'ennuient ou prennent congé du réel sous l'objectif du photographe. Skateurs, musiciens, regards d'inconnus croisés au détour d'une rue, la jeunesse rennaise semble apaisée face à l'objectif d'Yves Drillet. L'occasion de lui faire parler d'elle, avec toute la bienveillance et la douceur dont notre génération est capable. Rencontre.

      Comment s'est faite ta rencontre avec la photographie ?
      J'ai créé mon premier fanzine à 17 ans. À cette époque, j'habitais déjà à Rennes, dans la même ville donc, que Bartolomé Sanson. Un ami qui a lancé depuis Shelter Press. Il publiait des fanzines underground, de mecs au Japon, aux States, un peu partout à travers le monde. On s'est rencontrés dans la librairie qui le diffusait. C'est lui qui m'a poussé à créer Voyage au Bout de la Nuit, mon premier fanzine. Je prenais beaucoup mon entourage en photos, en soirée surtout. J'étais très inspiré par la photo de Nan Goldin, comme beaucoup d'adolescents des années 2000. J'en ai tiré deux fanzines supplémentaires, On rentre à l'heure où les oiseaux chantent et Les Enfants Terribles. Des condensés de mes années lycée, en somme.

      Tes images n'ont rien de l'esthétique violente de Nan Goldin aujourd'hui. C'est parce que tu as grandi ?
      Après avoir épuisé ce style d'images, j'ai voulu aller plus loin et abandonner l'esthétique snapshot. J'avais l'impression de rester en surface en volant des instants de vie fragmentés, de passer à côté de certaines facettes de la personnalité des gens. Je faisais beaucoup de photos volées, en soirée et j'avais envie de creuser plus loin dans mon sujet. J'ai commencé à pas mal m'inspirer du cinéma de gens très différents : Pialat, Bresson, Godard et surtout depuis quelques temps Téchiné. Les chorégraphies entre les personnages dans ses premiers films m'ont beaucoup marqué, comme la photo de Koos Breukel. C'est comme ça que petit à petit, j'ai mis en place une grammaire tout à fait différente  - tout en maintenant la tension qui se crée entre le sujet et moi. 

      Est-ce que tu connais tous ceux qui sont sur tes photos ?
      J'essaie justement de changer ça en ce moment : il y a beaucoup de facilité à aller vers ceux qu'on connaît. Tu sais comment ton entourage réagit, ce que tu attends de lui aussi. Évidemment, cette proximité transparait à l'image. C'est un vrai défi d'aller vers ceux qu'on ne connaît pas. Villa, c'est à la fois des gens que j'ai rencontrés pour la première fois et des proches. Pour mon prochain numéro, je vais tenter d'aller vers des gens que je ne connais pas du tout, de creuser pour mieux les comprendre.

      Tu prends souvent tes modèles dans leur intérieur, leurs lieux de prédilection. L'environnement compte beaucoup pour toi ?
      On choisit toujours ensemble, le modèle et moi. Kevin, par exemple, voulait absolument que je le prenne en photo dans la maison de ses grands-parents. En intérieur comme en extérieur, j'aime les grandes fenêtres, les lumières biaisées. Le risque, quand on photographie quelqu'un, c'est qu'il soit gêné, mal à l'aise devant la caméra. Les liens d'amitié que j'ai noués avec certains des modèles, qui sont mes amis, donnent de la force à l'image. Après, évidemment, il y a toujours le risque, quand on connaît trop quelqu'un, de ne refléter qu'une part de sa personnalité qu'on veut voir à l'image, de choisir ce qu'on attend de lui.

      Comment va se décliner Villa ? Tu comptes en faire une trilogie ?
      J'ai dans l'idée d'en sortir un tous les six mois, jusqu'à ce que je décide de partir de Rennes. J'ai envie de me concentrer sur les quartiers Sud. Me focaliser sur un quartier en particulier, les gens qui le peuplent. C'est un endroit où je vais rarement, peu de rennais y vont en fait. Tout le monde en a une image un peu négative.

      C'est important pour toi d'immortaliser des gens et des lieux à qui on donne peu la parole ? Tu dirais de ta photographie qu'elle peut devenir politique ?
      De plus en plus, je me dis que c'est le rôle d'un photographe, de montrer ce qu'on ne voit pas. Je cherche à créer des points de tension dans mes images et c'est en ça peut-être que les images sont politiques. À partir du moment où tu choisis de photographier quelqu'un d'autre que toi, tu es dans une démarche politique car elle nourrit l'idée d'aller vers les autres, d'être-ensemble. Tout a tendance à se refermer, en petits groupes, en castes, aujourd'hui. S'intéresser à une personne pour ce qu'elle est, en faisant fi de ce qu'elle fait, c'est aborder les gens autrement que ce que la société actuelle nous pousse à faire. Pour l'instant, mon travail reflète ma classe sociale et ma génération : celle qui enchaine les petits boulots, sans se morfondre ni se lamenter. J'aimerais aller, à l'avenir, vers ceux que je ne connais pas. Je ne veux pas dresser le portrait sociologique et froid d'une ville. Mon travail est documentaire et fictionnel. Me images continueront de transmettre ma vision subjective d'un quartier. Sans jugement moral, je l'espère.

      Tu n'as photographié qu'une certaine génération. Très peu de vieux, pas d'enfants. Pourquoi ?
      Je pense que la fraicheur et la spontanéité qu'on retrouve dans le regard des jeunes est plus difficile à capter au fil de l'âge. Je n'ai pas non plus la même proximité avec les gens plus vieux. La barrière entre les générations est de plus en plus haute. Elle l'est bien plus, à mes yeux, que la barrière sociale.

      Yves Drillet

      Villa, 56 pages, 200 copies signées et numérotées, Avril 2016. Édité par Napoléon Press

      Crédits

      Texte : Malou Briand Rautenberg

      Photographie : Yves Drillet

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      Tags:culture, photographie, yves drillet, rennes, reportage, villa

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