The VICEChannels

      culture Antonia Marsh 13 février 2017

      une nouvelle génération d'artistes contemporains s'empare du sexe

      Où est le sexe dans l'art contemporain ? La curatrice Antonia Marsh propose une ébauche de réponse dans sa nouvelle exposition "PoV" à Londres et revient avec nous sur son impact ces dernières décennies – de Jeff Koons à Nan Goldin en passant par Alba Hodsoll.

      une nouvelle génération d'artistes contemporains s'empare du sexe une nouvelle génération d'artistes contemporains s'empare du sexe une nouvelle génération d'artistes contemporains s'empare du sexe
      Alba Hodsoll

      Nous sommes tous obsédés par le sexe. Quoi de plus normal, il est partout, vu et connu de tous. La consommation d'images et films pornographiques regroupe plus du tiers du traffic global d'lnternet. Les applications de rencontres à visée sexuelle abondent et les termes : cam girls, sextos et Tinder font désormais légion. Le sexe est partout, à l'état gazeux ou solide, dans l'air du temps, la publicité, la presse et internet. Dans une nouvelle exposition à la Cob Gallery de Londres, l'artiste Alba Hodsoll en présente une vision alternative à travers une série de peintures intimistes et immersives, qui engagent autant l'auteur et le spectateur. Le plaisir physique et les émotions intimes liées à l'acte sexuel sont inextricables, indissociables chez l'artiste qui les entremêle. La pornographe féministe Erika Lust, de son côté, insiste sur le fait que l'obsession de notre société pour le sexe est naturelle : « Nous venons du sexe. Le sexe est la source de toute vie. Le sexe est tout. Et pourtant, trop de gens l'ignorent sciemment. » L'affirmation d'Erika Lust révèle le paradoxe de notre époque. Alors que le sexe s'infiltre et obstrue tous les champs de notre société, occupe nos esprits et contamine nos feeds instragram, il reste extrêmement peu représenté dans la culture contemporaine. Alors on s'est posé la question : où est le sexe dans l'art ?

      L'histoire de l'art est parsemée d'invitations, d'allusions et d'évocations à l'activité sexuelle. De nombreux artistes l'invoquent dans leur travail, que ce soit à travers la couleur, les matériaux ou les formes qui l'engagent directement. L'imagerie phallique parcourt quant à elle les galeries, musées et prestigieuses institutions. Ce n'est qu'après la libération sexuelle de la seconde moitié du 20ème siècle que les artistes ont commencé à traiter le sexe comme un sujet à part entière, non plus tabou mais naturel, essentiel, primordial. On peut citer les corps nus, tout en musculatures de Robert Mapplethorpe; ceux, homoérotiques de Tom of Finland; l'artiste Tracey Emin, qui a fait l'histoire avec Everyone I Have Ever Slept With (1995) et Nobuyoshi Araki, ses portraits de femmes ligotées, tirés de l'héritage bondage japonais. Autant d'évocations au sexe qui assument l'idée selon laquelle, là où la pornographie se révèle, l'érotisme se cache. 

      L'appareil photographique, son immédiateté, sa mobilité, en ont fait le meilleur médium pour immortaliser la fugacité des interactions sexuelles. Pour Larry Clark, Nan Goldin et Ryan McGinley, la sexualité, la jeunesse et l'intimité ont été et continuent d'être de vrais sujets de prédilection inextricables. Avec eux, c'est une sexualité nouvelle et déviante qui s'est dévoilée sur la pellicule : plus libre, insouciante et libérée du prisme émotionnel en même temps que des responsabilités de l'âge adulte. 

      A l'inverse, Jeff Koons et Andres Serrano se sont attachés à refléter le narcissisme et la banalité dont le sexe sait se parer dans notre époque. Le premier se mettait en scène dans une série kitsch et onirique devenue célèbre, nu aux côtés de sa femme la porn-star surnommée "La Cicciolina", Made in Heaven (1991). Serrano, de son côté, présentait une série de portraits photographiques, dont les modèles, nus, sont comme touchés par la grâce. Chez les deux artistes, il y a cette même volonté de désexualiser le sexe, sans l'exalter ni le condamner. Dans son étonnante banalité. 

      L'imagerie pornographique, de plus en plus omniprésente, n'a pas tardé à devenir un des rouages de la création de la jeune-garde artistique. Ce n'est donc pas anodin que John Currin affirme que seul le porno peut présenter des membres aussi contorsionnés qu'ils ne l'étaient dans la peinture classique. Marilyn Minter, celle à qui l'on doit Porn Grids (1989), s'est inspirée des images pornographiques pour façonner ses toiles très suggestives. Quant à Thomas Ruff et Jeff Burton, ils ont utilisé le porno comme matière qu'ils ont reproduite ou floutée, laissant le spectateur voyeur devant le puzzle de son imagination et la fragmentation de ses fantasmes. Si les représentations du sexe passent par la peinture, elles échappent bien mieux à la censure. Les gigantesques photographies de Betty Tompkins Fuck Paintings (1969-1974), représentant explicitement l'instant de la pénétration dans un rapport hétérosexuel, ont été refusées au Japon, à l'occasion d'une exposition qui aurait du se tenir en 2006. Quant aux photos, elles ont été censurées à l'époque de leur production. 

      Depuis quelques années, l'industrie du porno bat de l'aile. Les lois et restrictions gouvernementales quant à la protection des mineurs ou l'interdiction de certaines pratiques dites déviantes, ont participé à cette médiatisation grandissante. Les débats féministes questionnant la légitimité morale de la pornographie abondent en ce moment. Les féministes pro-sexe et pro-porno n'ont pas tardé à offrir une ébauche d'alternative à la vision patriarcale et hétéronormée du sexe en ligne. Selon Lily Bones « L'art est le miroir de la culture de son temps. Tandis que notre attitude vis-à-vis du sexe devient de plus en plus inclusive, l'art inclue de plus en plus la pluralité de ces points de vue. » Le sexe est un prisme à travers lequel nous appréhendons la société actuelle. Le dénigrer ne fait que participer à la censure. Si nos attitudes vis-à-vis du sexe sont de plus en plus libérales, libérées et plurielles, elles se reflètent dans la production artistique actuelle. Une nouvelle génération d'artistes s'est donc attelée à en explorer les multiples facettes. 

      Dans les dessins oniriques de Natalie Krim, de multiples personnages, membres et formes se confondent dans des images au caractère sexuel indéniable. La forte présence du corps de la femme, et l'importance du plaisir, donnent une vision délicate de l'orgasme féminin. Nourrissant un attrait similaire pour l'extase féminine, Yulia Nefedova dessine des femmes ou des couples de femmes nues dans des ébats où se mêlent junk food et sucreries. En transposant ces représentations vers un royaume encore plus déviant, Carly Mark présentait l'an dernier Does This Make You Feel Primal, une série de huit sex-toys en forme de petit ourson surmontés de cheveux synthétiques multicolores. Sans dépeindre l'activité sexuelle de manière explicite, ces sex-toys paraissent très féminins, positionnant le godemiché ou le plug anal comme objets indissociables du plaisir féminin. 

      De nombreux photographes de la nouvelle ère, quant à eux, se tournent vers leurs amis pour immortaliser les rapports sexuels entre deux proches : avec une pate très Goldin-esque, la série de Chad Moore, Amy and Jack (Sex 2), présente sans fard un jeune couple en pleine action. Et selon l'artiste "mon travail a part liée avec ma vie et en soustraire la sexualité, un élément inhérent à la vie de tous les jours, serait complètement insensé, puisque le sexe est une des plus grandes formes de vérités." Le sexe représente plus qu'un échange de fluides et de plaisir, donc. 

      Pour Julia Fox, le sexe était le meilleur moyen de se faire de l'argent. L'été dernier, l'artiste s'est prostituée le temps d'une nuit et s'est photographiée avec l'aide de son appareil personnel. Elle s'est ouvertement exprimée sur la banalité du projet : « Ce mec très riche voulait me baiser et je lui ai dit ok, mais uniquement si tu me paies et que tu me laisses prendre des photos. Je n'avais jamais fait ça mais comme j'étais fascinée par ça je me suis dit qu'il fallait que je passe à l'acte un jour. » La vie et l'œuvre de Fox sont liées au point d'en être inextricables. Pour protéger l'identité de son partenaire sexuel, Fox n'a gardé aucune photo de lui - si ce n'est de son sexe. En revanche, elle n'a pas hésité à exposer son corps à elle, nu, recouvert de billets de 100 dollars. 

      Gut Feeling (2016), l'œuvre de Kingsey Ifill, haute de 2, 5 mètres de haut, nous plonge dans un univers clairement pornographique, présentant de manière figurative un home assis pénétrant une femme perchée sur des stilettos. Son sexe est caché par le logo des tubes de colle UHU. Les visages qui appartiennent aux deux corps aimantés rappellent étrangement ceux de la princesse Kate et du prince Harry. En reproduisant l'image d'un anonyme dont il a intentionnellement détourné le propos, Ifill demande au spectateur de reconsidérer notre rapport à la véracité des images glanées sur internet et décontextualisées.

      Toujours à la Cob Gallery, l'artiste Hodsoll déconstruit les corps et n'hésite pas à les faire déborder du cadre. Les fragments qui s'entrechevetrent surgissent des coins, rainures, fissures. L'interstice qui subsiste entre les parcelles de corps représente l'intimité physique. En invitant le spectateur à parcourir les lignes langoureuses et les formes délicieusement courbées de ses compositions, l'artiste parvient à retranscrire en peinture, l'activité sexuelle sans l'idéaliser. Elle déjoue nos attentes et parvient à renverser notre perception commune de la représentation du sexe, et de l'acte sexuel en lui-même. A ses yeux, le sexe n'est pas grotesque mais revêt dans son étrangeté, sa trivialité, le masque de la beauté.

      Les personnages qui peuplent les images de Hodsoll ont, à l'instar de Tompkins, des identités décapitées, androgynes et ambigües. C'est en puisant dans notre imaginaire collectif que l'artiste parvient à mettre en lumière l'ironie et le cynisme qui se mêlent à notre vision du sexe. Malgré notre présence physique, notre esprit reste absent, détaché de toute émotion.

      Le titre de l'exposition, PoV, emprunte son acronyme au genre pornographique qui fait de l'acte sexuel une performance filmée et regardée par l'un des deux partenaires. Les scènes zoomées de Hodsoll, malgré leur volonté de s'extraire de la figuration, reflètent et accentuent dans leur fragmentation, ce désir voyeuriste chez le spectateur. L'artiste ne laisse aucune place au doute concernant la teneur autobiographique de son oeuvre : « Toutes les personnes avec qui j'ai couché sont techniquement dans cette exposition » assure-t-elle. L'entrelacement des émotions physiques et psychiques dans l'acte sexuel qu'elle dépeint reflète notre vision du sexe et la façon dont nous le consommons. 

      Qu'elle libère et célèbre le plaisir féminin, qu'elle dénonce la fausseté du monde pornographique ou mette en lumière la complexité de notre rapport au sexe en faisant de la prostitution un rouage de l'émancipation féminine, une nouvelle génération d'artistes contemporains s'empare du sexe au propre comme au figuré, en délaissant le symbolisme ou l'allusion dont il s'est longtemps entiché. Dans une société où le sexe est quotidiennement consommé par tous, cela n'a rien d'exceptionnel. Les images choc qui reposaient sur la représentation crue et réaliste d'une scène de sexe nous apparaissent aujourd'hui banales, immatures, grotesques. A l'heure où notre appréhension du sexe, des fantasmes et du désir se démultiplient, la définition qu'en donnent les artistes est plus que jamais nuancée. Une vision plurielle et décloisonnée, à l'image de toute une génération. 

      Alba Hodsoll "PoV" à la Cob Gallery à Camden jusqu'au 25 Février 2016. www.cobgallery.com

      Crédits

      Images Alba Hodsoll

      Rejoignez i-D ! Suivez-nous sur Facebook, sur Twitter et sur Instagram.

      Tags:culture, art, pornographie, sexe, art contemporain, exposition

      comments powered by Disqus

      Aujourd'hui sur i-D

      Plus d'i-D

      featured on i-D

      encore