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      culture Malou Briand Rautenberg 21 avril 2017

      self made punks : l'exposition dédiée à la plus éphémère des contre-cultures françaises

      Paris, 1977 : trois jeunes photographes lancent le collectif Belle Journée en Perspective. Ensemble, ils vont capturer la jeunesse qui se révolte, s'exhibe et vibre au rythme des Gasoline et des Clash : les punks français. L'exposition "Self-made Punks" leur rend hommage.

      Le punk, c'était pas leur truc. Alors qu'une petite frange de la jeunesse française s'éprend des Clash et rêve de renverser l'ordre établi, Jean-Luc Maby, David Cosset et Alain Bali vibrent au rythme de la funk et du raggae. C'est pourtant à eux qu'on doit d'avoir capturé avec le plus d'ardeur et d'insolence la vague punk qui s'est abattue sur la capitale française. Planqués derrière leur Nixon et sous la couverture du collectif Belle Journée en Perspective, les trois jeunes photographes, la petite vingtaine, suivent les punks parisiens et enchaînent les collaborations avec les groupes mythiques de cette période. Prolos, gosses de riches, néo-situationnistes et travestis, tous se retrouvaient au Gibus et au Palace, exultaient au rythme de Métal Urbain, Asphalte Jungle et Les Gazoline et crachaient leur irrévérence au public et dans le micro. À l'occasion du Printemps de Bourges, Eric le Ray, commissaire et membre de Créationcollective, s'est plongé dans les archives de BJEP pour exhumer les portraits de ces joyeux nihilistes et monter l'exposition Self Made Punk. Conçue comme un hommage à Jean-Luc Maby, un des trois photographes de Belle Journée disparu cette année, l'exposition met en lumière l'ambivalence d'une contre-culture française aussi explosive qu'éphémère, marginale qu'exhibitionniste. Alain Bali la raconte.  

      Comment est né Belle Journée en perspective ? Comment vous-êtes vous rencontrés tous les trois ?
      Tout a démarré rue Saint Bon à Paris, dans une société de location de labo photo que je tenais la nuit et dont David Cosset et un autre photographe Philippe Dubois étaient clients. Nous sommes devenu amis et très vite associés. On a donc pris un local près de Bastille, au sous-sol d'une agence d'architecture. On évoluait dans ce qu'on appelait alors la « jeune photo française ». On se retrouvait souvent dans un café qui était aussi un lieu d'exposition, tenu et animé par le photographe Léon Herschtritt (rue Montmartre). C'était un lieu de réflexion et de discussion sur la photographie fréquenté par de jeunes photographes (Pierre & Gilles, M. Nuridsany , Benoit Gysembergh, Claude Nori) et des signatures plus connues (Ralph Gibson) de passage à Paris. Léon Herschtritt nous a proposé de montrer nos photos.

      Quel était le titre de votre première expo ? Que montrait-elle ? 
      On l'a appelée « Dérives dans le quotidien ». Dérive de rue. On faisait des photos noir et blanc, au 20-28mm. De la photo agressive : on s'approchait très près des gens, on leur rentrait physiquement dedans pour les faire réagir. L'exposition « Dérives » nous a fait rencontrer beaucoup de monde. Après, on a été invités au 30x40, un grand club photo de l'époque et participé à d'autres expositions mineures. On a alors rencontré un autre groupe de photographes, Gérard Cholot, Daniel Ollier et Jean-Luc Maby. On a essayé de travailler ensemble, dans le même esprit d'une production collective ( on appelait ça" le meurtre du Père") mais ça n'a pas marché. Finalement, notre groupe s'est re-configuré avec Alain, David et Jean-Luc. (Jean-Luc qui vient de nous quitter et à qui nous dédions cette expo du Printemps de Bourges.)

      Qu'avez-vous fait à trois que vous n'auriez pas fait seul ?
      On fonctionnait un peu comme une agence, mais surtout on laissait " mûrir" les images et celles-ci n'existaient que quand les trois se les appropriaient. On choisissait d'un commun accord les sujets, qui étaient traités parfois par un seul d'entre nous, parfois par deux ou même les trois si c'était nécessaire. Le modèle économique était parfait car il y avait toujours un ou deux membre du groupe présents au studio pour assurer les jobs qui nous faisaient vivre. On ne faisait aucune différence entre la photographie 'créative' et la photographie 'alimentaire'. 

      Comment avez-vous sélectionné les images de l'exposition au Printemps de Bourges ? Que peut-on y voir ?
      Nous avons sélectionné environs 100 images sur les quelques milliers réalisées pour la publication de notre livre 'I'm a Cliche' en 1978. Le travail était fini pour nous. Pour la création de notre site web « bellejournee.net » on avait fait un léger re-editing car le média étant différent, le flux d'images devait être diffèrent de celui du livre. Pour les photos du Printemps de Bourges, nous avons donné à Éric Le Ray, le commissaire et producteur de l'exposition accès a nos archives. Avec son regard neuf, il y a découvert des images étonnantes qui nous avaient échappées…par exemple une photo de Chris Bailey (The Saints) complètement déchiré un verre de Scotch a la main, ou Dave Vanian (The Damned) qui convulse sur scène…. Et surtout Dina, égérie travesti, devant un mur tagué 'Punk' qui est sur la couverture du fanzine qui accompagne l'expo.

      Le processus de revisiter le stock d'images, sa re-lecture permet de garder ce travail vivant. C'était déjà le procédé que nous utilisions en laissant "mûrir" nos images jusqu'a ce qu'elles n'existent plus que par elles-mêmes. Peu importe le Père...

      En 1977 vous commencez à immortaliser la jeunesse punk parisienne. Elle ressemblait à quoi cette jeunesse ? Qui en faisait partie ?
      Elle venait en majorité des beaux quartiers, (on avait photographié le groupe 'Guilty Razors' chez papa dans un appart de luxe, rue de la Bienfaisance dans le 16ème). Il y avait aussi une faune hétéroclite, des prolos bagarreurs, des loubards néo-situationistes, des artistes, des travestis junkies … ceux-la, on les aimait.

      Où se rendait-elle pour faire la fête ?
      Les fêtes punks c'était surtout pendant les concerts, en live. Le haut lieu était le Gibus. De l'énergie pure, un son assourdissant. Tous les grands groupes s'y produisent à l'époque. On y trainait souvent. Il y avait aussi le Palace, le Théâtre Montparnasse, la Main Bleue, le Palais des Glaces, le Bataclan ..

      Est-ce que vous vous sentiez appartenir à cette scène ? Ou étiez-vous plus des observateurs ? 
      Le mouvement Punk nous intéressait comme sujet photographique, comme "Dérive", mais il n'y avait pas vraiment d'affinité au début. On y est entré par la musique bien qu'assez incultes, on ne connaissait pas les Ramones ou MC5, donc quand on a vu les Damned ou les Clash sur scène on a pris une claque ! Joe Strummer crachant dans la bouche des spectateurs ravis, on n'avait jamais vu ça.

      Vous écoutiez quoi vous, à l'époque ?
      Du Free Jazz, de la Funk, du Reggae on était a des kilomètres de Nevermind the Bollocks

      Vos choix d'angles, de cadrages… Votre technique elle, était délibérément punk.
      On shootait souvent la nuit dans l'obscurité des clubs : un Nikon ou un Leica avec un grand angle, un flash puissant. On scotchait la mise au point et le diaphragme sur l'objectif pour que ça ne bouge pas en cas de contact, une fois net de 1m à l'infini il ne suffisait plus que de cadrer au feeling, sans vraiment cadrer… un peu violent a cause du flash. D'ailleurs pas mal de Punks nous détestaient. D'autres nous adoraient car on servait leur exhibitionnisme, et eux nous nous mettaient sur tous les bons coups !

      Qui étaient les groupes punk français les plus en vogue à l'époque ?
      Les Lou's, Métal Urbain, Asphalte Jungle, Les Gazoline, Bijou, L.U.V, Angel Face, Stinky Toys, Shaking street.

      Vous avez également signé quelques pochettes de disques. Desquelles êtes-vous les plus fiers ?
      Celles dont on se rappelle : Oberkampf, Taxi Girl, The knacks, Mink De ville, Kraftwerk, Ange, La Souris Déglinguée, Trust etc.. 'Le Chat Bleu' Willy De Ville' : le concept était un gros plan d'un tatouage représentant un chat sur l'épaule de la femme de Willy en N&B. C'était avant Photoshop, et je me souviens qu'on avait passé des jours dans la darkroom à trouver la formule parfaite d'un virage monochrome bleu. Le résultat était splendide, mais impossible à imprimer correctement pour la pochette…

      Quels liens avez-vous noué avec les modèles de vos photos ?
      Les sujets de nos photos étaient les marqueurs d'une réalité sociale, pas souvent photogénique, souvent dérangeante. Les filles des rues, les loubards de banlieue, les asiles de vieux, les fêtes politiques ringardes, les émigres à Barbes, les dealers a Belleville et bien sur les photos de rue... Les Punks sont dans cette même trajectoire : 'No Future' 'The Blank Generation '. On aimait bien leur insolence et leur désir de créer le chaos partout, notamment lors du vernissage notre exposition a la Galerie Agathe Gaillard pour la sortie de notre livre qui s'est terminée en bagarre générale, bris de vitrine et descente de police. On a adoré….

      Est-ce qu'il n'y avait pas une manière de surjouer son côté punk, en France ?
      Il faut réécouter ce morceau d'X-Ray Spex - « I Am A Poseur. » : 'I am a poseur and I don't care, I like to make people stare, My facade is just a fake Exhibition is the name Voyeurism is the game'. 

      Il y a peu de temps, le fils de Malcolm McLaren a brûlé sa collection de vinyles en hommage à son père et au punk. À l'époque en France, y'a-t-il eu des actes du même genre qui vous ont marqués ?
      Warhol était à Paris et faisait une dédicace dans une galerie d'art chic à laquelle nous sommes allés. Dina lui a demandé de signer sur le ventre. Blaise lui a demandé de lui signer les pages d'un exemplaire du journal Le Monde - pas seulement la couverture, Il lui a fait signer toutes les pages ! Warhol était super agacé, mais il a joué le jeu. Et après, celui-ci a pris un briquet et a mis le feu au journal…

      Self Made Punks, du 18 au 23 avril à l'occasion du festival le Printemps de Bourges. 

      Crédits

      Photographies : Courtesy of Belle Journée en Perspective 

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      Tags:culture, photographie, exposition, self-made punks, printemps de bourges, belle journée en perspective

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