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      musique Micha Barban-Dangerfield 13 novembre 2015

      étienne daho : "j'ai très envie de faire la fête"

      Nous avons rencontré l'homme clair-obscur pour parler de la pop française, d'Hedi Slimane et d'éternité. Droit dans les yeux.

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      En 1988, je naissais et Étienne Daho s'inspirait d'une couverture i-D pour la pochette de son titre Bleu Comme Toi. Sur un fond rose flashy, il avait fait inscrire ses initiales "E-D" juste au-dessus de son chapeau de cow-boy et de son regard chaud et profond. 27 ans plus tard face à moi, le parrain de la pop française a troqué son chapeau contre un perf et ses manières de séducteur contre celles d'un sage - une sorte de sage taquin avec un sourire en coin et des paroles rassurantes.

      Après une longue absence, le prince de la pop française revient avec un nouvel album, un docu, un best-of et une BD. Un retour en forme de rétrospective, mais sans nostalgie. Depuis trente ans Étienne avance, tranquillement, à pas feutrés. Les gens se retournent derrière lui et murmurent, avec circonspection et bienveillance - une anomalie dans un pays qui a tant de mal à aimer. On l'aime comme les icônes qui ne lassent jamais parce qu'elles ont compris que tout finissait toujours par passer. Étienne reste un privilégié, position dorée dont il est aussi conscient que reconnaissant. Le chanteur est arrivé à un point de sa vie et de sa carrière très particulier : il sait qui il est et où il va. Une leçon de sagesse pour les générations qui ont grandi sur Comme un Igloo, Tombé pour le France ou Paris Le Flore. Un rôle de sage silencieux qu'il aime endosser, l'oeil bienveillant posé sur la jeune pop française - celle dont il est le parrain incontesté.

      Autour d'un demi de blonde et d'un croque-monsieur, on a finalement eu l'occasion de lui dire à quel point il nous inspire encore et encore. 

      Ces trois dernières années ont été bien chargées, pouvez-vous nous faire le bilan ?
      J'ai été porteur d'un album, Les chansons de l'innocence. Quand on est habité par la musique c'est toujours long de savoir comment parvenir à un disque. C'est un long processus de travail quotidien. J'ai essayé de matérialiser les chansons dans mon coeur. Quand le disque est sorti, l'accueil a été très bienveillant, comme quand on démarre. Il y avait la magie de la découverte, de la curiosité. Et j'ai rencontré plein de gens de votre génération qui ont aimé l'album. Il y a eu ma tournée. C'était de très belles choses.

      Il y a beaucoup de bienveillance en France à votre égard.
      Je ne m'en rends compte que maintenant. Ça fait un bien fou.

      Pourquoi vous avez décidé de sortir un best-of maintenant ?
      À la base, il y avait cette histoire de documentaire réalisé par Antoine Carillé. Il fallait une B.O pour ce film. Et du coup, je me suis dit, "tiens pourquoi pas un best-of ?" Le titre "L'homme qui marche" devait être celui du documentaire : c'est devenu celui du disque.

      Pourquoi "l'Homme qui marche" ?
      C'et ma chanson préférée. De tout ce que j'ai fait. Il y a des mouvements de rectitude, c'est tout sauf un arrêt sur images. On pense que ça continue, qu'il y a une projection.

      La BD qui sort raconte un parcours bis, comme un documentaire sans les caméras. Moi les caméras, ça me fait changer d'attitude. Je suis pas normal devant la caméra. Ça m'intimide, c'est comme une grosse loupe. J'ai l'impression qu'on ne voit que ce qui va pas. Mais comme un peu tout le monde, non ? Même dans un moment de l'histoire où on a besoin de projeter une image d'eux qui leur plait. On a envie d'être son propre attaché de presse. Moi je serai jamais comme ça. La représentation ne me plait pas. Sauf celle de la scène, parce qu'il s'agit d'un partage.

      Et vos pochettes d'album. Depuis le début, vous vous impliquez là-dedans. C'est important pour vous ?
      Oui carrément. Parce que c'est une vision complète de mon album. Ça m'aide à définir les contours de ce qu'est le disc. Les chansons sont finies avant d'êtres enregistrées, j'avance avec quelque chose qui est cadré. J'aime les belles choses, j'ai eu la chance de rencontrer des gens d'image talentueux. Certains se sont manifestés : Hedi Slimane, Pierre et Gilles… c'est génial.
      C'est une collaboration qui accompagne et reflète ma musique: c'est très important pour moi. Il faut choisir une photo où on n'est pas trop jeune ni trop vieux. Elle est belle, je l'aime beaucoup. Je l'ai montrée à Pierre et Gilles et ils ont cru que c'était une télécopie de leur image. C'est une photo qui ressemble au climat de Pierre et Gilles. Elle est très lumineuse, j'avais une espèce de tuyau d'arrosage diffuseur de lumière dans mon dos. Mais il y avait un soleil naturel. Elle existe depuis longtemps mais je suis content qu'elle ait trouvé sa place sur le best-of. Elle reflète cette sérénité que j'ai aujourd'hui. Elle fait sens. Cette image, elle est parfaite. Comme le disque !

      Vous avez réussi à créer une musique qui vous est propre : française, mélancolique, pop. Vous avez toujours refusé les étiquettes, non ?
      Je me suis éloigné de la musique que j'écoutais : le rock. J'avais les guitares de Lou Reed, je convoquais ce qui existait déjà quand j'ai commencé la musique. Il fallait que je me rattache à ma culture française : Hardy, Fontaine, Dutronc. Ces artistes m'ont structuré. Je ne voulais pas chanter en anglais, donc je m'en suis inspiré. Jacno, Taxi Girl, les textes de Lio par Duval… C'est très malin tout ça. Il y avait matière à se reconnecter au français. C'est ce que j'ai fait. J'étais très bien accompagné. Le ton est resté. Je me suis fait jeter avec ce premier album… Mais la presse que je lisais a été bienveillante avec moi : Le Monde, Rock'n'Folk, etc.

      Vous êtes devenu une référence pour votre génération, mais aussi pour la mienne. Petite, dans la voiture pour Cadaqués, j'écoutais vos chansons en boucle, "comme un Igloo" était ma préférée …
      J'ai aussi une addition de souvenirs à Cadaqués… j'avais envie d'aller voir la maison de Dali. C'était une idée comme ça. On a filmé là-bas. Je vais vous dire, je pense que les périodes d'absence sont presque plus importantes que celle de présence. Je travaillais avec Jeanne Moreau, beaucoup de gens de la nouvelle génération commencent à parler de moi comme référence. Moi j'adore ça. Je suis hyper heureux. Y'a rien de plus idéal pour un artiste. J'aime leur musique à eux, j'aime ce qu'ils font, La Femme, Lescop…

      Vous en pensez quoi de la pop française aujourd'hui ? 
      C'est la marge. C'est là où il se passe des choses. C'est la seule musique qui s'autorise toutes les libertés. La pop française est très mal comprise par les médias. La pop, c'est une culture rock alternative. Et dans tous les albums qui sortent, je ressens cette puissance, ce sens caché. Ça me parle. C'est une zone de liberté, où les artistes peuvent tout utiliser : faire de la pop, c'est une liberté. En France. Je déteste les étiquettes. J'avais réussi en commençant à m'en extirper. La variété j'adorais ça, Françoise Hardy était incroyablement talentueuse pour parler de la solitude, de l'isolement. Pourquoi on met les artistes dans des cases ? que ce soit de la variété ou du rock, qu'est-ce que ça peut faire ? J'ai finalement choisi la pop. Un peu sans réfléchir.

      Vous avez traversé les générations : comment on fait pour rester jeune, dans la musique ?
      L'air du temps, je ne sais pas, je le ressens. J'en ai besoin. Je ne suis pas dans la nostalgie, de rien. Ce qui est mort est mort. Je suis très sensible au maintenant, ça me paraît tout à fait normal. L'album que je viens de faire est d'une facture très classique, avec un orchestre, des vrais instruments. Et puis il y a de l'aujourd'hui, c'est ça qui est important. Comme un grand pont.

      Vous êtes proches d'Hedi Slimane et Saint Laurent, votre rapport à la mode, c'est quoi ?
      J'ai été sensible à la mode grâce à Elie Medeiros dont j'étais fou. Elle m'a vraiment aidé à trouver mon style. Avant, j'habitais toujours chez les autres donc je portais des dizaines de vêtements chez moi. Mes tenues étaient absurdes. Elle m'a donné son ?"il. J'ai fait plus attention. Bon, après je suis musicien, pas mannequin. Il faut m'autoriser des énormes fautes gout : genre la veste avec des franges… j'ai rencontré Paul Smith, Agnès B, parce qu'ils aimaient la musique. Hedi, c'est comme un frère pour moi. Je rentrais dans tout ce qu'il créait. Tout m'allait. Tout me plaisait. Comme si j'avais fait des projections et qu'il les avait dessinées. J'aime la personne qu'il est.

      Vous êtes très calme et en même temps très intense - presque dark parfois. D'où vient cette dualité ?
      Elle finit par prendre sa place. J'ai eu une enfance excessivement chaotique, qui m'(a beaucoup servie. Elle m'a aidée à être la personne que je suis. A lutter contre l'auto-destruction - à l'époque c'était très sexy de se détruire, très romantique. J'ai découvert que d'être clean c'était hyper tripant. Chanter sur scène sans être défoncé, c'était une grande découverte. Et c'est pas mal. Je préfère le mode de la construction. On est fait de mille facettes, les uns les autres. On finit par trouver l'équilibre dans le déséquilibre. Les années font qu'on devient une meilleure personne. Même quand on s'assagit pas. On est plus sensible au monde. C'est ça être quelqu'un de bien, peut-être. J'ai envie de faire plein de choses. Je veux refaire de la photo. J'aime regarder les autres. J'ai fait plein de photos de La Femme, Lescop et tout. Je vous les donnerai ;)

      Et maintenant, qu'est-ce que vous allez faire. Demain, par exemple ?
      Je vais faire la fête. J'ai vraiment très envie de faire la fête. 

      Crédits

      Texte Micha Barban-Dangerfield

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      Tags:musique, pop française, etienne daho, interviews musique, hedi slimane

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