The VICEChannels

      art Ingrid Luquet-Gad 2 novembre 2016

      l'enfer c'est la clim : l'artiste amalia ulman renverse le système capitaliste

      L'artiste qui a fait d'Instagram sa galerie permanente expose à Paris à la New Galerie son nouveau projet, Reputation : un "The Office" diabolique qui questionne comme rarement l'identité blanche capitaliste.

      L'enfer c'est la clim. La clim, la moquette grisâtre, et les fournitures personnalisables. Voilà le constat que l'on se fait à nous-même en pénétrant dans le cauchemar bureaucratique feutré de la New Galerie à Paris. Sexy comme Office Dépôt, cette installation immersive, parfum d'ambiance y compris, nous introduit dans l'univers étrange, loufoque et glaçant d'acuité d'Amalia Ulman, qui à vingt-sept ans s'est déjà affirmée comme l'une des artistes les plus novatrices de sa génération (et tout court, en fait). Après Londres, c'est Paris qu'elle a choisi pour présenter sa nouvelle expo, Reputation, réalisée avec les curateurs Charles Teyssou et Pierre-Alexandre Mateos. Mais continuons la visite. Dans ce bric-à-brac hétéroclite, une attention plus fine révèle quelques éléments plus surprenants : un pigeon, des tranches de pain de mie, ou encore un assortiment de chemises blanches rétro. A certains visiteurs, ces accessoires donneront l'impression de se retrouver sur le plateau de tournage d'une série télévisée familière. Car l'installation reproduit le décor que l'on retrouve quotidiennement sur le compte Instagram de l'artiste, depuis déjà plusieurs mois.

      En réalité, l'adresse @amaliaulman est le théâtre d'une performance intitulée Privilege. Son pitch est simple. A travers ses selfies, Amalia Ulman incarne une employée de bureau enceinte. Un jour, un pigeon pénètre dans son bureau : Bob, qui deviendra son fidèle compagnon. On suit alors les micro-narrations quotidiennes qu'elle invente face à l'ennui, dans un style visuel qui emprunte à la pantomime. Ce choix, elle s'en explique lorsqu'on la rencontre dans un restaurant du Xe arrondissement à quelques jours du vernissage : « Je souhaitais que la mise en scène de la performance sur Instagram soit manifeste du début à la fin. Pour exacerber le côté théâtral, j'ai eu recours à de grosses ficelles narratives : en me déguisant en clown, ou par l'emploi du noir et blanc. Comme dans les classiques du cinéma muet dont je me suis beaucoup inspirée, il me fallait aussi un compagnon à l'écran - Bob. Au début, j'avais pensé à un rat, puis j'ai opté pour un pigeon, parce qu'ils sont encore plus détestés ». Au sous-sol, la voûte de la galerie abrite le show burlesque de Bob version automate, qui chante d'une voix de stentor ans un écrin de velours rouge. Autour de son cou, une tranche de pain de mie arborée comme un collier bling-bling fait référence à un meme internet devenu viral - le pigeon « swag ».

      Je souhaitais que la mise en scène de la performance sur Instagram soit manifeste du début à la fin. 

      L'un des points centraux de sa performance réside en effet dans l'exploration du langage des memes et des cartoons, moins innocents qu'il n'y paraît. « Aux Etats-Unis, le personnage de Pepe The Frog, l'un des premiers memes, a été récupéré par l'extrême droite américaine suprématiste. Dès le début de la campagne présidentielle, les deux camps sont rentrés dans une surenchère émotionnelle hystérique. D'où mon utilisation de memes et de cartoons pour la première fois dans cette performance. Bien sûr, je parle des aventures de Bob le pigeon et du clown Amalia, mais ce n'est jamais innocent. Par exemple, si je reprends beaucoup l'esthétique des cartoons du New Yorker, c'est notamment parce que sous l'apparente légèreté, ils véhiculent un idéal de l'Amérique urbaine blanche. ». Initialement, la pièce était prévue pour durer neuf mois, le temps de la grossesse du personnage-Amalia - beaucoup y croiront, et lui enverront des messages de félicitation. Mais les élections ont infléchi la durée de la pièce. « J'ai décidé de faire coïncider sa fin avec le scrutin. On verra les images s'assombrir au fur et à mesure. C'est déjà le cas, et le personnage est en train de virer vers quelque chose de très dark, proto-républicain et white-trash. »

      Chez Amalia Ulman, tout part de son histoire personnelle. Encore enfant, c'est en tombant sur une émission culturelle à la télévision espagnole, le pays qui l'a vu grandir, qu'elle connaît son premier choc esthétique. A la faveur d'une insomnie, elle découvre l'artiste française ORLAN, pionnière du « body-art », et ses opération de chirurgie esthétique. Elle apprend que l'on nomme cela performance : sa vocation était née. « J'ai un énorme besoin de m'investir émotionnellement dans ma pratique. En étant obligée de porter un faux ventre pendant plusieurs mois, la fiction se transforme en expérience vécue. Quant au décor de bureau, j'ai vraiment loué un bureau dans un immeuble du centre-ville de Los Angeles. Je m'y suis rendue tous les jours. Interagir avec les autres employés et partager leurs problèmes créée un attachement au bâtiment. Je veux que mes œuvres soient le plus sincères possibles. Lorsqu'on se base uniquement sur des recherches documentaires, le résultat est toujours un peu plat ».

      La sincérité. Voilà sans doute l'une des qualités essentielles - et plus profondes qu'il n'y paraît - de ses performances. Car la sincérité n'est pas la vérité. Amalia Ulman est sincère de part en part, son engagement physique en témoigne. Elle ne juge pas, elle mime (le choix du clown et du cinéma muet semble alors particulièrement adapté pour mettre en abyme sa méthode). Mais elle s'exprime depuis l'ère de la post-vérité qui est la sienne - et la nôtre. Initialement, ce constat est apparu dans le champ de la politique. Au lendemain de la victoire du « Leave » dans la campagne du Brexit, Katharine Viner, la rédactrice en chef du journal The Guardian, faisait du vote le premier de « l'ère de la politique post-vérité ». Effectivement, la presse eurosceptique britannique reconnaîtra rapidement - et sans trop d'états d'âme - avoir gonflé ses chiffres. Comme si l'accusation ne venait qu'entériner un constat déjà assimilé : la bataille ne se gagne plus sur le terrain des faits. Le même cas de figure est en train de se reproduire aux Etats-Unis. La victoire aux primaires républicaines de Donald Trump marque aussi celle de sa stratégie médiatique : se connecter émotionnellement à ses électeurs, plutôt que de les traiter en individus capables de peser le pour et le contre en ayant connaissance de toutes les pièces du dossier.

      J'ai un énorme besoin de m'investir émotionnellement dans ma pratique. En étant obligée de porter un faux ventre pendant plusieurs mois, la fiction se transforme en expérience vécue. Quant au décor de bureau, j'ai vraiment loué un bureau dans un immeuble du centre-ville de Los Angeles. 

      Il serait alors peut-être temps d'évoquer le projet qui l'a révélée. En 2014, cinq mois durant, elle mène sa première performance : Excellences & Perfections. Amalia Ulman vient tout juste d'achever ses études d'art à la Central Saint-Martins de Londres. Exposant déjà ici et là en galerie, elle décide de franchir l'Atlantique. Direction Los Angeles, où se met à documenter sa nouvelle vie sur Instagram. L'histoire qui va suivre est relativement banale, raisonnablement sulfureuse, et donc éminemment crédible : une jeune fille un peu paumée débarque dans une grande ville, s'ennuie et commence à poster des selfies. Les selfies mi-ingénus, mi-sexy commencent à réveiller l'algorithme vorace du like. D'autres photos arrivent, documentant son entrée dans un univers plus aisé mais toujours aussi sirupeux, fait de lingerie pastel, de fraises à la chantilly et de slogans positifs de type thé Yogi. Les followers s'attroupent. Puis, la spirale s'accélère. Elle se fait augmenter la poitrine. Vire dark, pose avec des guns et des sweat ghetto. Part en rehab. Rentre chez ses parents. Fin de l'histoire.

      A l'époque, le caractère factice et méticuleusement scripté n'est révélé qu'à l'issue du projet. Il prendra tout le monde de court, monde de l'art y compris - une galerie annulera même l'une de ses expositions, prévue avant que l'artiste ne vire « basic bitch ». Pourtant, Amalia Ulman n'a fait qu'interpréter un rôle, comme le ferait n'importe quel acteur. « L'une des questions qui m'énerve le plus est lorsqu'on me demande comment j'arrive à ne pas me laisser affecter dans ma vie privée par mes performances. Ce ne sont que des photos, et un rôle pour lequel j'ai fait des recherches préliminaires. On ne poserait jamais cette question à un acteur de cinéma ou de théâtre. » En montrant à travers une histoire banale, celle de Bob et d'une employée enceinte, comment il est possible de modifier le regard sur une même réalité - dans Privilege, l'humanisation du pigeon, figure de l'outsider ; la perpétuation des stéréotypes WASP sous la forme légère du cartoon - Amalia Ulman éclaire les même stratégies qui ont cours dans la politique ou la vie de tous les jours.

      Considérer les réseaux sociaux comme le lieu d'une possible fiction reste un réflexe à acquérir pour, à terme, et dans un contexte politique notamment, distinguer les types de discours. Politique, parce qu'en dehors du contexte immédiat des élections américaines, l'apprentissage d'un nouveau langage, médiatique et visuel y compris, l'est forcément. Et l'on constate que ce sont toujours ceux qui osent se placer hors des cloisonnement qui arrivent le mieux à en jouer : les artistes et les citoyens d'une monde globalisé. Ça tombe bien, Amalia Ulman est l'un et l'autre. « Je suis née en Argentine, j'ai grandi en Espagne, je suis arrivée à Londres en ne parlant pas anglais, et maintenant, j'habite dans le quartier coréen de Los Angeles. Partout où je vais, je suis dans la position de l'immigrant. J'ai gardé cette approche dans ma pratique artistique : je choisis des sujets universellement valides. »

      L'exposition « Reputation » d'Amalia Ulman est à voir à la New Galerie à Paris jusqu'au 10 décembre 

      Crédits

      Texte : Ingrid Luquet-Gad

      Images : Instagram @amaliaulman

      Rejoignez i-D ! Suivez-nous sur Facebook, sur Twitter et sur Instagram.

      Tags:art, culture, new galerie, reputation, art politique, instagram art, performance, amalia ulman

      comments powered by Disqus

      Aujourd'hui sur i-D

      Plus d'i-D

      featured on i-D

      encore