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      culture Ingrid Luquet-Gad 20 mai 2016

      comment les enfants de mtv se sont réappropriés le clip ?

      Rencontre avec trois artistes qui font muter le format court en vidéo, Kevin Elamrani-Lince, Irwin Barbé et Pussykrew.

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      La pop-music joue le rôle d'un cheval de Troie, expliquait l'inclassable Holly Herndon, elle-même à califourchon entre art, musique et philosophie, lors d'un entretien croisé sur le site Glassbead. Grande lessiveuse tous azimuts, la pop (-music, -culture) ingère et régurgite la matière brute de l'hyperprésent : pour qui sait en déchiffrer les signes, ses productions sont néanmoins celles où se donnent à voir à chaud les changements sociaux, technologiques et esthétiques. Pas forcément de manière consciente, mais précisément parce que nous accordons à ces formes une attention plus distraite, moins encadrée par des rituels sociaux de consommation. Dans le registre de l'image filmée, le cinéma et l'art contemporain imposent toujours leurs modes de visionnage. Si l'une et l'autre disciplines tendent à fusionner, leurs espaces de visionnage restent inattaqués : on s'en voudrait de visionner le dernier Matthew Barney sur son écran de téléphone lors d'un trajet en métro. Dans le cas du clip musical, produit de la culture de masse par excellence, on s'autorise plus de choses. On le laisse entrer dans la sphère intime, celle où l'attention se relâche, tandis que le registre pulsionnel prend le dessus. Le clip pulse au rythme du langage émotionnel du quotidien.

      Actuellement doctorante à l'université Paris X Nanterre, Marie Vicet consacre sa thèse à l'étude du clip et de la forme courte en art contemporain, retraçant l'évolution du genre depuis les années 1980. "L'arrivée de MTV en 1981 a créé une nouvelle industrie qui, dès sa naissance, fut recherche de nouveaux réalisateurs. D'anciens étudiants en cinéma ou en école d'art, le duo Godley and Creme ou encore Michel Gondry, se spécialisèrent très rapidement dans la réalisation de clips." Pourtant, la désillusion ne tarde pas à pointer le bout de son nez. Marie Vicet précise : "au début des années 80, de nombreux artistes confirmés ont pensé que le clip pourrait être un format d'expérimentation idéal pour eux, leur permettrait en outre de diffuser leur travail à un vaste public. Très vite, ils se rendent compte que ce n'était pas le cas, puisque le clip vidéo, créé pour vendre plus de disques, restait avant tout soumis à des impératifs commerciaux. Ainsi, de nombreux artistes ne réalisèrent qu'un seul clip au cours de leur carrière, pour ne plus du tout s'intéresser à ce format. Mais d'autres, par intérêt personnel ou par les rencontres qu'ils firent, y restèrent fidèles. Ce fut le cas de Robert Longo, de Pierre et Gilles, de Laurie Anderson, de Tony Oursler ou de Doug Aitken. Et dans les années 2000 d'artistes comme Camille Henrot, les artistes Mrzyk et Moriceau en France ou encore Sam Taylor-Wood."

      Deux décennies après, une révolution comparable, l'apparition de plateformes comme Youtube ou Dailymotion en 2005, a encore changé la donne. Certains se rappelleront peut-être de la chaîne Youtube "The 29th nov films", dont l'acte de naissance remonte à 2006, alors l'une des seules à uploader les nouveautés de deep-house qui faisaient à l'époque frémir l'auteure de ces lignes. Pour coller au format Youtube, chacune des pistes était accompagnée d'un extrait de film, forcément obscur, ancien et expérimental - droits à l'image oblige. Aujourd'hui, alors que des plate-formes purement audio comme Soundcloud ou Mixcloud ont pris le relais, le lien à l'image n'est plus une nécessité. Mais trop tard : l'habitude a déjà été prise, même pour les musiques qui ne passent pas sur les ondes mainstream et qui n'auraient pas forcément eu droit de cité sur MTV. Autrefois nécessaire, la vidéo devient un luxe : une intensification délicieusement contingente de la sensation. Deux décennies après, nous avons voulu savoir comment trois jeunes artistes envisageaient leur pratique aujourd'hui. Deux français, Kevin Elamrani-Lince et Irwin Barbé et un collectif polonais, Pussykrew, repéré à Paris pour leur collaboration avec le crew parisien Casual Gabberz. À vrai dire, les appartenances territoriales importent guère. Les chapelles musicales non plus. Ce qu'ils ont en commun, c'est de faire partie de la génération grandie avec MTV, et d'identifier dans la forme du clip musical tel qu'il se réinvente actuellement sur internet la plus grande licence créative : celle qui naît du croisement des disciplines artistiques, et leur permet d'avouer dans un même souffle des ambitions de cinéma expérimental et de fluidité (melting-)pop aux rouages bien huilés.

      Kevin Elamrani-Lince. Clippe pour Qoso, Hyacinthe, OK Lou

      Comment as-tu commencé à faire des clips ?
      Comme les films, j'en regarde depuis l'enfance. Lorsque j'étais étudiant, le clip s'est présenté naturellement comme le support idéal pour trouver une identité visuelle personnelle. Une recherche plastique théorique et technique que rendaient possibles la nature collaborative et le format spécifique du médium.

      Tu collabores avec des musiciens d'horizons musicaux variés. Comment se fait la rencontre ?
      Mon rapport à l'image et la musique est animé par des cultures différentes. C'est cette créolisation d'influences qui m'a amenée à collaborer avec des artistes d'horizons divers. Il est donc qu'on convoque chacun des références éloignées tant d'un point de vue visuel que sonores, mais comme la conception passe forcément par le filtre de l'artiste et de sa musique, qu'il soit lui-même présent dans le clip ou non, c'est toujours intéressant de chercher à établir un socle esthétique qui puisse nous convenir à l'un comme à l'autre.

      Justement, ton esthétique, comment la décrirais-tu ?
      Certainement hybride. Dans mon approche, il y a aussi les spectres de domaines et de styles artistiques hors-vidéo. J'essaye de trouver une harmonie entre les différents éléments, de les faire cohabiter, afin de pouvoir évoluer sur plusieurs prismes esthétiques à la fois tout en essayant de garder une continuité.

      Penses-tu que la manière dont on visionne les clips aujourd'hui, sur des écrans et en navigant entre plusieurs onglets, influe sur leur forme ? Est-ce un facteur que tu prends en compte ?
      La majorité de mes vidéos reposent sur un travail de climat qui me laisse une grande liberté conceptuelle au montage, où je joue plutôt sur des variations d'atmosphères non narratives : on peut rentrer dans la vidéo à n'importe quel stade, et même éventuellement la mettre en boucle. J'essaye d'en faire un objet sensoriel qui puisse se regarder en immersion sur un rétroprojecteur, ou alors passivement sur l'écran brisé d'un téléphone. La multiplicité des supports de visionnage du clip musical aujourd'hui a sûrement réduit l'intérêt de masse, mais depuis la fin du règne télévisuel, le clip n'est plus uniquement une forme de divertissement populaire. À présent, on a la possibilité d'établir un rapport plus intime avec, de se l'approprier et de le rejouer n'importe quand. Dans mon approche, j'essaye de jouer avec ça. Même si j'imagine que ces vidéos restent au final toujours un peu des outils de promotion ou de marketing, elles pourraient aussi être décontextualisées et reçues comme des images de cinéma expérimental.

      Irwin Barbé, 23 ans. Clippe pour Syracuse, CLFT, Latency Recordings

      Comment as-tu commencé à faire des clips ?
      Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été fasciné par la musique. Adolescent, quand je me suis intéressé aux images et la vidéo, j'ai instinctivement essayé de juxtaposer les deux. C'étaient des expérimentations très simples et un peu naïves, guidées par le seul plaisir de voir ce des images et des sons organisés peuvent s'apporter l'un l'autre. Finalement, ma pratique actuelle est toujours nourrie par les mêmes désirs. Les vidéos que je fais pour des producteurs de musique sont des clips, mais j'essaye de m'éloigner des codes du genre - comme le lip-sync.

      Tu as développé un style visuel assez reconnaissable à travers tes photos et tes vidéos - granuleux, organique, et sur le mode du diary. Et à travers tes collaborations pour les vidéos musicales aussi, il y a une texture sonore bien spécifique qui se dessine. Comment choisis-tu avec qui tu travailles ?
      Les commandes se font souvent de manière assez organique, via des amis ou des connaissances en commun, ce qui me permet de travailler avec des gens dont je me sens proche artistiquement. Au fil des quatre dernières années, j'ai l'impression d'avoir développé deux axes relativement distincts dans mes clips : l'un se concentre sur l'illustration de morceaux house ou techno, et l'autre fonctionne avec morceaux de musiques plus conventionnels. Pour les clips de techno, je réfléchis en amont aux images, paysages, personnages et textures que les sons m'évoquent, et à partir de ces impressions, je construis des déambulations plus ou moins oniriques ou cauchemardesques. J'essaie de faire en sorte que les vidéos soient immersives, mais suffisamment épurées pour que ce qui se passe à l'écran n'accapare pas toute l'attention du spectateur, et que l'écoute reste au premier plan. Pour les autres clips plus classiques, la logique est parfois différente, parce que certains groupes ont déjà une identité visuelle forte à laquelle je dois adapter mes idées, mais ça change rarement fondamentalement le processus de travail ou la vidéo finale.

      Penses-tu que la manière dont on visionne les clips aujourd'hui, sur des écrans et en navigant entre plusieurs onglets, influe sur leur forme ? Est-ce un facteur que tu prends en compte ?
      Je crois que je manque de recul pour commenter ces changements à cause de mon âge, mais je vois ces évolutions comme des éléments positifs, notamment parce qu'ils représentent des plate-formes de diffusion qui étaient quasi- pour les musiques underground il y a deux décennies. Internet, et les outils qui y sont liés, génèrent le désir d'illustrer la musique avec des images chez des musiciens qui ne l'auraient peut-être pas fait à une autre époque, parce qu'ils n'auraient eu aucune chance de voir leurs clips diffusés sur des chaînes de TV par exemple. J'utilise la boucle et le fragment pour arriver à une impression de matière, ou à une image pure qui brise la linéarité traditionnelle du cinéma. C'est aussi un pari : espérer que la personne qui regarde créera sa propre narration en reliant les plans les uns avec les autres.

      Quel est le clip que tu as réalisé qui te tient le plus à cœur ?
      J'en suis encore à un stade où j'expérimente beaucoup, donc un choix unique est difficile, mais le clip que je trouve fonctionne le mieux est une vidéo que j'ai réalisé avec Louise Ernandez pour le duo anglais Dyad. Elle a été tournée l'été dernier à Berlin, dans des moments post-soirées sous influence, d'une façon semi-improvisée. Comme une longue errance psychotropique, qui oscille entre aubes et crépuscules. C'est une vidéo assez différente du reste de mon travail, plus réaliste d'une certaine façon, qui me touche parce qu'à travers les lumières, les personnages et les paysages, des émotions intenses et authentiques transparaissent.

      Pussykrew. Clippent pour Sevdaliza, Le1f, Cadenza 

      Comment avez-vous commencé à faire des clips ?
      Nous venons de l'art et de la mode, et comme nous avons tous les deux toujours eu un lien profond avec la scène club, nous avons trouvé un terrain d'entente dans la musique et les arts digitaux. Ce n'est pas seulement la musique qui nous intéresse, mais plutôt la manière dont, depuis les débuts de la techno et de la scène rave berlinoise, le club peut se charger de résonances politiques et devenir un lieu de libre expression des identités. Le club nous a attiré par son caractère plus englobant que le white cube, mais en même temps, on a toujours essayé de ne pas s'y limiter. Certaines de nos œuvres ont besoin d'un contexte de présentation plus intimiste. Heureusement, les frontières entre les différents domaines créatifs sont plus minces que jamais, et il est possible de travailler avec fluidité à faire converger es idées, les inspirations, les outils et les cadres.

      Nous n'avons pas réalisé tant de clips musicaux que ça, puisque ça n'a jamais été notre objectif de nous y consacrer exclusivement. Nous avons commencé avec des formes courtes hybrides et DIY, plus du côté des installations vidéos et des visuels live. Nos vidéos restent plus proche d'expériences sensorielles ou d'œuvres d'art, puisqu'on essaye de rester à l'écart de la forme plus traditionnelle du clip pour tracer notre propre voie. Et en même temps, la culture de masse et la pop-music nous fascinent totalement, donc il n'est pas impensable que nous finissions un jour par faire un clip qui ressemble vraiment à un clip ;)

      Vous avez développé un style reconnaissable entre mille. Quelles sont vos inspirations ?
      Les années 1990, dans lesquelles nous avons grandi, nous influencent énormément. C'étaient les prémisses du cyberpunk, de la culture rave, d'internet, de l'architecture brutaliste et hi-tech et de films incroyables comme Blade Runner, Strange Days, Johnny Mnemonic,Videodrome, mais aussi de films indés japonais ou de séries B. La technologie, la pop-culture, la mode expérimentale, tout ça se mêle et informe notre sensibilité, et se répercute dans notre travail de manière plus ou moins consciente. On aime aussi beaucoup la série des Cremaster de Matthew Barney, l'artiste Pipilotti Rist, les films de Bruno Dumont ou de Philippe Grandrieux. Niveau musique, on a toujours été très électique : du Wu-Tang Clan à la noise japonaise, de Dead Can Dance à la dark wave et à la tech no hardcore. Aujourd'hui, nous baignons tous dans des sources d'inspiration potentielles : nos amis virtuels fond des choses incroyables, mais les états politiques et les problèmes planétaires sont aussi omniprésents en arrière-plan chez nous. Ça serait plutôt le temps qui nous manque que les idées.

      Comment choisissez-vous vos collaborations ?
      Pour chaque clip, c'est le musicien qui nous a approché parce qu'il appréciait déjà notre travail, donc la collaboration se fait sur la confiance mutuelle, et on nous dit de faire ce que nous avons l'habitude de faire. Nous percevons la musique et les visuels comme une seule entité, et nous essayons de créer une expérience hypersensorielle immersive. Impossible alors de juste venir placer nos idées par dessus une musique.

      Dans une interview sur The Fader, vous parlez de votre lecture du théoricien des médias Marshall McLuhan. A ce propos, pensez-vous que la manière dont on visionne les clips aujourd'hui, sur des écrans et en navigant entre plusieurs onglets, influe sur leur forme ? Est-ce un facteur que vous prenez en compte ?

      En fait, nous regardons nous mêmes d'autres choses pendant que nous travaillons, et nous nous entourons de plusieurs écrans afin de pouvoir en visionner et en consommer le plus possible. Mais on regarde plus tant de clips musicaux que ça. Même si notre attention est précieuse, notre consommation de médias est maximaliste. Il est très rare que nous regardions quelque chose en étant attentif du début à la fin. Cette évolution des modes de visionnage est loin d'être négative pour nous. Si vous regardez une vidéo sur votre téléphone, ce n'est pas du tout un manque de respect pour l'artiste !

      Crédits

      Texte : Ingrid Luquet Gad 

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      Tags:culture, musique, clips, 90s, kevin elamrani-lince, irwin barbé, pussykrew

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