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      musique Pascal Bertin 19 mai 2017

      bertrand burgalat nous a raconté les choses qu’il ne dit à personne

      Auteur, compositeur, producteur, voilà trente ans que sa pop exceptionnelle et son label, Tricatel, perpétuent une touche française à part. i-D a rencontré Bertrand Burgalat pour parler d'icônes, de pop française et de son nouvel album.

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      En pleine interview dans une brasserie de la place de Clichy, Bertrand Burgalat s'interrompt net. Sur le trottoir, il vient de voir passer un second couteau culte du cinéma français, aperçu entre autres dans L'Aile ou la cuisse, film dont l'un des personnages a donné son nom à son label, Tricatel. Renseignement pris, le comédien en question a quitté ce monde en 2004. Peu importe car Burgalat a reconnu son fantôme et ses yeux ont ri comme ceux d'un enfant. Cette même lumière brille depuis la trentaine d'années qu'il vit pour la musique. Trente ans d'activité et vingt ans déjà que sa pop intemporelle, sa cravate, ses lunettes à contretemps et sa maison de qualité (Chassol, Jef Barbara, April March, Catastrophe, pour ne citer que les artistes du moment de Tricatel) contribuent à une touche française singulière. Singulière car à l'écart des tendances, fidèle à une ligne pop anti-Brexit qui concilie le meilleur des traditions et des savoir-faire issus des deux côtés de la Manche.

      Les choses qu'on ne peut dire à personne n'est pourtant que le cinquième « vrai » album studio qu'il publie depuis The Sssound of Mmmusic en 2000. Autant dire que le musicien chantant soigne chaque sortie et garde du temps pour ses autres casquettes : compositeur pour le cinéma et la publicité, producteur, patron de label... Sur Les choses qu'on ne peut dire à personne, la légèreté qui colle à la peau de sa musique aérienne et insaisissable semble céder au passage de la cinquantaine, à une gravité liée au temps qui passe et aux héros qui nous quittent, matière au bel instrumental dédié à David Bowie. On pense aussi au désenchantement qui enchantait le merveilleux Présence Humaine de Michel Houellebecq que Burgalat avait lui-même produit en 2000. Les choses qu'on ne peut dire à personne, ce sont dix-neuf titres, des paroliers de qualité à ses côtés pour l'épauler, des textes personnels à tomber par terre (« L'enfant sur la banquette arrière ») et soixante-huit minutes d'un groove d'une classe rare. Ne dites pas à Burgalat que l'industrie du disque décline inexorablement et que la pop des années 60 et 70 n'est qu'un lointain fantasme : leurs fantômes continuent aussi de faire briller ses yeux.

      Ton dernier disque datait de 2012, pourquoi laisser passer autant de temps ?
      J'aimerais bien enchaîner des albums mais je ne suis pas sûr que la société ait une capacité d'absorption pour moi ! Tu peux le faire quand tu es sur une grosse dynamique, avec des disques qui cartonnent et une vraie attente. L'attention que j'obtiens à chaque album vient du fait que je n'en sors pas souvent. Si je revenais dans un an, beaucoup de médias auraient l'impression d'avoir parlé de moi la veille. Alors qu'ils n'ont pas peur de parler chaque semaine d'artistes comme Lady Gaga... Je suis conscient d'être un outsider et j'essaie de ne pas engorger les bacs de disques et les rubriques des magazines.

      Qu'est-ce qui t'a décidé à briser le silence ?
      Ça passe par la frustration de morceaux qui ne voient pas le jour. À un moment, je prends conscience qu'il faut que ça sorte. Ensuite, le processus est rapide. Tout s'est fait en quelques séances d'enregistrement car les morceaux étaient prêts. J'essaie de ne pas perdre le charme de la maquette de départ et reste assez proche de son esprit.

      Comment travailles-tu avec tous les paroliers qui bossent pour toi ?
      Certains textes existaient déjà, comme « Les choses qu'on ne peut dire à personne ». D'autres, écrits par des filles, sont faits pour être chantés par des filles, comme « Ultradevotion » et « 36 minutes ». Je n'essaie pas de les personnaliser, de les masculiniser. Je les garde ainsi car je me considère au service des mots et de la chanson. Je ne cherche pas à vendre un personnage avec ma vie, mon œuvre. Parfois, il m'arrive aussi d'avoir des instrumentaux et une mélodie de voix qui va servir à écrire les textes. Parfois enfin, j'ai un instrumental, on me donne un texte et je le fais rentrer, comme pour « Diagonale du vide ». Tous les cas de figure sont donc possibles, ce qui permet une écriture variée.

      Qu'est-ce qui t'a plu dans tous ces textes ?
      D'abord, il faut que tous se complètent, que leurs messages se répondent. Ensuite, c'est très instinctif. Je ne cherche d'ailleurs pas toujours à les comprendre. Chacun pourra les interpréter à sa façon.

      Tu en écris aussi, comme le très beau « L'enfant sur la banquette arrière ».
      Il m'a pris du temps car j'y ai mis beaucoup de choses que j'avais envie d'exprimer sans trop savoir comment. D'où le titre de l'album, Les choses qu'on ne peut dire à personne. D'une certaine façon, ce n'est pas une allusion à nos secrets ou à un besoin de transparence. Non, un disque sert à partager et exprimer ce qu'on ne peut dire autrement. En tout cas, c'est la règle que je m'impose autant dans les textes que dans la musique.

      Tu as été étiqueté lounge music avec la légèreté que ça implique, on sent pourtant ici une vraie gravité.
      Tu as raison mais mon premier album,The Sssound of Mmmusic, était peut-être encore plus mélancolique. Mais comme il s'agissait de mélancolie un peu solaire, ça pouvait passer pour de la légèreté. Les thèmes étaient les mêmes sauf que les paroles étaient beaucoup plus obliques. Maintenant, je commence à pouvoir m'exprimer sur les mêmes thèmes de façon plus frontale, sans avoir peur de tomber dans la lourdeur. J'ai toujours peur d'exprimer la mélancolie générale que je ressens. J'ai donc tellement peur d'être lourd que le résultat passe pour de la légèreté. Un disque comme ça, c'est un mélange de titres énergiques, de tristesse, d'espoir… bref, de sentiments contradictoires qui cohabitent. Avec des choses un peu noires, effectivement. Mais elles ont toujours existé. J'ai juste l'impression d'avoir progressé dans ma façon de les exprimer.

      Musicalement, on sent çà et là un vrai groove au milieu d'un univers pop.
      Bizarrement, ce n'est pas nouveau même si je ne l'ai jamais revendiqué. Mais les gens ne voyaient que de l'easy-listening là où les racines du genre sont dans la soul. L'album Toutes directions sonnait peut-être même encore plus funky. Ce que je réalise en studio est à la fois très travaillé et très spontané. Mes productions restent très jouées même si tu trouveras un peu de programmation. Ce côté humain, avec à la fois des choses très écrites et une place faite à l'improvisation, correspond à une façon de faire de la pop et du rock comme du jazz.

      Comment tes influences musicales se mélangent-elles ?
      J'ai écouté plein de genres différents et d'artistes dans ma vie. Le côté Gainsbourg et easy-listening vient du milieu des années 80, une découverte un peu tardive pour moi. Tout de suite après, je suis tombé dans la soul, le funk, James Brown… En France, à part les initiés, on a découvert ça dans les années 80 avec des émissions de télé comme Sex Machine. Tout mon passé mod m'a permis de découvrir la forêt qui se cachait derrière comme la northern soul, le rocksteady… Tous ces sous-genres absolument géniaux. Tout n'a donc été qu'une succession d'événements merveilleux, comme par exemple l'explosion du reggae pour mes 15 ans. J'aimais bien Bob Marley, Exodus mais bon, j'étais un peu lassé par le systématisme du genre. Ce n'est que dans les années 80 que j'ai découvert des artistes comme John Holt. Je ne me suis pas pour autant mis à faire du reggae dans ma musique mais ce doit être une influence complètement inconsciente parmi plein d'autres.

      L'hommage « Tombeau pour David Bowie » s'est imposé après sa disparition ?
      Oui, on a beau être dans une époque de commémorations, cela reste touchant. La façon d'en parler sur les réseaux sociaux peut paraître légère mais n'empêche pas d'être touché par certaines morts, comme celle de Daniel Darc qui m'a fait beaucoup de peine. Celle de Bowie aussi car le détachement apparent avec lequel il est parti était impressionnant. C'était aussi une des figures les plus marquantes pour moi. J'ai donc pensé à cet instrumental très lent, très spatial. J'adore des instrumentaux lents de Duke Ellington et Count Basie, ou le morceau à l'orgue de Messiaen qui s'appelle « Le banquet céleste ». Je n'y avais pas pensé mais inconsciemment, mon hommage à Bowie est influencé par des morceaux de Messiaen comme celui-là même s'ils n'ont rien à voir directement.

      Avec Bowie, c'est aussi un peu une page de nos vies qui s'est tournée.
      La mort de quelqu'un reste quelque chose de triste mais ces derniers mois, celle de George Michael m'a vraiment attristé. Celle de Chuck Berry aussi. J'en parle un peu dans « Son et Lumière » car des gens comme lui ou Little Richard restent des pionniers de la civilisation dans laquelle on vit. Quand Little Richard venait à Paris il y a quelques années, ou quand Ike Turner jouait au Méridien il y a dix ans, ils n'intéressaient pas grand monde. Je me dis que c'est incroyable quand tu vois que ce sont les créateurs de la musique moderne. Ike Turner a fait du rock dès 1946. Il faut donc aimer les gens et leur rendre hommage quand ils sont en vie. Ce n'est pas le truc le plus con sur internet quand les gens sont touchés par la mort de quelqu'un.

      Comment te situes-tu dans le paysage musical actuel ?
      Je me sens moins dans l'adversité. Au début, il y avait tellement de préjugés, d'aprioris, d'amalgames avec l'easy-listening que je trouvais réducteurs… Quand j'ai commencé, si tu ne faisais pas du trip-hop, de la techno ou du rock bourrin, tu étais discriminé. Le temps a plutôt joué pour nous car la crise du disque a aplani les différences. À part les artistes très commerciaux, aucun genre n'écrase les autres et ça rend le public plus ouvert à des tentatives, à ce qu'un label comme Tricatel essaie de proposer en termes de différence dans son offre. On se voit comme un label de complément.

      C'est important pour le label de se recentrer sur quelques artistes comme toi et Chassol ?
      Au début, nous étions dans une forme d'activisme qui faisait qu'on sortait beaucoup de choses. Mais c'est vite devenu très dangereux, comme une fuite en avant. On dépensait en marketing traditionnel et ça nous a mis en péril. On s'est dit qu'on allait sortir moins de disques mais en leur accordant le plus de temps et de moyens. On est sur un mode plus austère, plus frustrant pour les artistes, qui nous demande beaucoup de travail et d'énergie.

      J'imagine que vous ne vivez pas de la vente des disques…
      Non, ça ne représente plus rien. Ce ne sont pas non plus les concerts car on ne remplit pas assez les salles. C'est un ensemble où tout compte. On est habitués à faire avec un peu tout et avec peu. Il n'y a pas de recette miracle mais on s'en sort. C'est une victoire pour moi qu'un label qui n'a pas fait beaucoup de concessions arrive à tenir le coup, sans avoir ni planté, ni arnaqué personne.

      Vous aviez sorti un EP de Laure Briard, vous n'étiez pas tentés de continuer sur la nouvelle scène pop française ?
      On l'a fait puis la Souterraine a pris le relais. En 2007, j'ai commencé à travailler avec Aquaserge, ils ont aussi pris le relais et c'est tant mieux car c'est le plus important pour moi : que les artistes puissent s'exprimer et avancer. Quand je vois ce qui se passe aujourd'hui pour Aquaserge, Barbagallo, Julien Gasc ou Laure Briard, ça me fait hyper plaisir. À partir du moment où d'autres s'intéressent à des projets comme ça, je me désengage car notre rôle s'arrête là. Tu as en France une scène vraiment intéressante, avec des groupes que je ne connais pas personnellement, comme Forever Pavot, Moodoïd… Je ne revendique rien mais ça fait plaisir qu'il y ait de bons musiciens qui produisent des choses intéressantes. Nul ne peut dire que c'est une mauvaise scène quand on se souvient de ce qui passait au Gibus en 1987. Même au début des années 90, la scène française n'était pas terrible.

      Tout ça te redonne espoir ?
      Ce n'est pas une mauvaise période pour la musique même si la période est difficile, mais pas que pour elle. Elle donc à l'image du reste. Je ne suis pas anéanti sauf peut-être par le fossé énorme entre des artistes hyper grand public et ce qu'on essaie de défendre. Au moins la situation est claire, ce qui n'était pas le cas il y a vingt ans où des gens comme moi pouvaient rêver de toucher un jour un public plus large. Aujourd'hui, on se rend compte que c'est plus compliqué.

      La France a toujours manqué d'une pop de qualité entre sa variété et les artistes indés, si on excepte les Etienne Daho, Rita Mitsouko, puis Benjamin Biolay ou Sébastien Tellier.
      Il y a des exceptions, des gens qui, de temps en temps, ont pu passer entre les mailles, comme Katerine il y a dix ans. Pourquoi ? Parce qu'il est passé d'une façon non pas cynique, mais provocante. Il est allé au bout de sa logique. Du coup, il n'a pas connu le succès avec son disque le plus sensible. Il y a 30 ans, la première fois que j'ai vu Daho chez Michel Drucker, j'étais comme un partisan de Cheminade qui voit son champion passer au journal de 20 h ! On avait l'impression qu'il rendait justice à tout le courant new-wave français des années 80. On était nombreux à être super fiers. Ce genre de passerelle et de passeur, car Daho a été un passeur, est un rôle plus compliqué aujourd'hui. Mais c'est à l'image de notre société hyper nivelée. Si tu prends la télévision, en dehors d'Arte, tu as « Les Chtis à Perpignan ». Et c'est hyper méprisant du public. Tout est dirigé par des hommes et des femmes de pouvoir, sûrement très sympathiques, qui mettent leurs gosses dans des écoles privées et qui n'ont aucun problème à proposer des programmes minables pour les masses. Qu'ils doivent interdire à leurs gosses de regarder ! D'ailleurs, les dernières élections présidentielles se sont un peu déroulées comme des émissions genre « Top Chef » ou « la Nouvelle Star », avec des débats politiques conçus sur le même modèle.

      Tu as composé plus de BO de films que d'albums, c'est un vrai travail complémentaire à ton œuvre ?
      Oui car je n'y mets aucun égo. Si tel morceau ne plaît pas au réalisateur même s'il me paraît correspondre à la scène, je ne vais pas insister. Parce que je suis au service du film. Le dialogue est très important, car il faut comprendre ce que veut le réalisateur et ce qu'il a en tête. Il faut donc lire entre les lignes et c'est très intéressant. Ces dernières années, j'ai travaillé avec Pascal Bonitzer, Benoît Forgeard, Eva Ionesco, Bertrand Tavernier, Siegrid Alnoy, Elise Girard… et tout ça a constitué de super rencontres.

      Tu travailles aussi pour la mode ?
      Oui, surtout pour ma femme, Vanessa Seward. Quand elle a monté sa marque, on s'est dit que le vrai luxe serait qu'elle ait des musiques originales pour ses défilés. C'est ce qu'on a fait, on les a rassemblées après les avoir remaniées et le disque sort en juin.

      Dirais-tu que tes albums ne constituent qu'une partie de ta vie ?
      Ces dernières années, j'ai fait des musiques de films, un essai sur le diabète, monté une association sur cette maladie qui me touche depuis mes 11 ans… À toutes les périodes, j'ai passé plus de temps à me battre pour que la musique existe qu'à en faire. Cela crée une frustration car forcément, j'adorerais être dans mon cocon à réaliser des disques, comme dans Phantom of the Paradise, à les passer par une trappe à quelqu'un qui va se charger de les sortir. C'est un peu ce qu'a tenté Prince, qui a fini par tourner en rond alors que c'était un type génial. Ne pas faire de la musique tout le temps me permet d'avoir un appétit énorme chaque fois que je retourne en studio.

      Nouvel album Les choses qu'on ne peut dire à personne (Tricatel) sortie le 19 mai

      Crédits

      Texte : Pascal Bertin

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      Tags:musique, bertrand burgalat, tricatel, les choses qu'on ne dit à personne, album, interviews musique

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